File PDF .it

Condividi facilmente i tuoi documenti PDF con i tuoi contatti, il Web e i Social network.

Inviare un file File manager Cassetta degli attrezzi Ricerca PDF Assistenza Contattaci



LA NUIT TEXTE INTEGRAL .pdf



Nome del file originale: LA NUIT TEXTE INTEGRAL.pdf
Autore: FRAN6

Questo documento in formato PDF 1.4 è stato generato da Writer / LibreOffice 3.4, ed è stato inviato su file-pdf.it il 10/12/2014 alle 16:48, dall'indirizzo IP 151.67.x.x. La pagina di download del file è stata vista 1423 volte.
Dimensione del file: 1.1 MB (41 pagine).
Privacy: file pubblico




Scarica il file PDF









Anteprima del documento


les jeter dans d'immenses fosses communes, creusées par les condamnés eux-mêmes, des unités spéciales
déterraient ensuite les cadavres pour les brûler à ciel ouvert. Ainsi, pour la première fois de l'histoire, des Juifs,
tués deux fois, n'ont pû être enterrés dans des cimetières. En d'autres termes, la guerre que Hitler et ses acolytes
livraient au peuple juif visait également la religion juive, la culture juive, la tradition juive, c'est-à-dire la mémoire
juive. Certes, à un certain moment il m'était devenu clair que puisque l'Histoire sera un jour jugée, je devais
témoigner pour ses victimes, mais je ne savais pas comment m'y prendre. J'avais trop de choses à dire, mais pas
les mots pour le dire. Conscient de la pauvreté de mes moyens, je voyais le langage se transformer en obstacle. On
aurait dû inventer un autre langage. Trahie, corrompue, pervertie par l'ennemi, comment pouvait-on réhabiliter et
humaniser la parole? La faim, la soif, la peur, le transport, la sélection, le feu et la cheminée: ces mots signifient
certaines choses, mais en ce temps-là, elles signifiaient autre chose. Écrivant dans ma langue maternelle, meurtrie
elle aussi, je m'arrêtais à chaque phrase en me disant : «Ce n'est pas ça.» Je recommençais. Avec d'autres verbes,
d'autres images, d'autres larmes muettes. Ce n'était toujours pas ça. Mais« ça », c'est quoi exactement? C'est ce qui
se dérobe, ce qui se voile pour ne pas être volé, usurpé, profané. Les mots existants, sortis du dictionnaire, me
paraissaient maigres, pauvres, pâles. Lesquels employer pour raconter le dernier voyage dans des wagons plombés
vers l'inconnu? Et la découverte d'un univers dément et froid où c'était humain d'être inhumain, où des hommes en
uniforme disciplinés et cultivés venaient pour tuer, alors que les enfants ahuris et les vieillards épuisés y arrivaient
pour mourir? Et la séparation, dans la nuit en flammes, la rupture de tous les liens, l'éclatement de toute une
famille, de toute. une communauté? Et la disparition d'une petite fille juive sage et belle, aux cheveux d'or et au
sourire triste, tuée avec sa mère, la nuit même de leur arrivée? Comment les évoquer sans que la main tremble et
que le cœur se fende à tout jamais? Tout au fond de lui-même, le témoin savait, comme il le sait encore parfois,
que son témoignage ne sera pas reçu. Seuls ceux qui ont connu Auschwitz savent ce que c'était. Les autres ne le
sauront jamais. Au moins comprendront-ils? Pourront-ils comprendre, eux pour qui c'est un devoir humain, noble
et impératif de protéger les faibles, guérir les malades, aimer les enfants et respecter et faire respecter la sagesse
des vieillards, oui, pourront-ils comprendre comment, dans cet univers maudit, les maîtres s'acharnaient à torturer
les faibles, à tuer les malades, à massacrer les enfants et les vieillards ? Est-ce parce que le témoin s'exprime si
mal? La raison est différente. Ce n'est pas parce que, maladroit, il s'exprime pauvrement que vous ne comprendrez
pas; c'est parce que vous ne comprendrez pas qu'il s'explique si pauvrement. Et pourtant, tout au fond de son être
il savait que dans cette situation-là, il est interdit de se taire, alors qu'il est difficile sinon impossible de parler. Il
fallait donc persévérer. Et parler sans paroles. Et tenter de se fier au silence qui les habite, les enveloppe et les
dépasse. Et tout cela, avec le sentiment qu'une poignée de cendres là-bas, à Birkenau, pèse plus que tous les récits
sur ce lieu de malédiction. Car, malgré tous mes efforts pour dire l'indicible,« ce n'est toujours pas ça ». Est-ce la
raison pour laquelle le manuscrit - écrit en yiddish sous le titre : « Et le monde se taisait », traduit en français
d'abord et puis en anglais - fut rejeté par tous les grands éditeurs parisiens et américains, et cela en dépit des
efforts inlassables du grand François Mauriac? Après des mois et des mois, et des visites personnelles, il finit par
le placer. Malgré mes ratures innombrables, la version originale en yiddish est longue. C’est Jérôme Lindon, le
patron légendaire de la petite maison d'édition prestigieuse Les Éditions de Minuit qui retravailla la version
française abrégée. J'ai accepté sa manière d'élaguer le texte, car je redoutais tout ce qui pouvait paraître superflu.
Ici, la substance seule comptait. Je récusais l'abondance. Raconter trop m'effrayait plus que de dire moins. Vider le
fond de sa mémoire n'est pas plus sain que de la laisser déborder. Exemple: en yiddish, le récit s'ouvre sur ces
réflexions désabusées : Au commencement fut la foi, puérile; et la confiance, vaine; et l'illusion, dangereuse. Nous
croyions en Dieu, avions confiance en l'homme et vivions dans l'illusion que, en chacun de nous, est déposée une
étincelle sacrée de la flamme de la Shekhina, que chacun de nous porte, dans ses yeux et en son Âme, un reflet de
l'image de Dieu. Ce fut la source sinon la cause de tous nos malheurs. Ailleurs, je rapporte d'autres passages du
yiddish. Sur la mort de mon père, sur la libération. Pourquoi ne pas les indure dans cette nouvelle traduction? Trop
personnels, trop intimes peut-être, ils doivent rester entre les lignes. Et pourtant. Je me revois pendant cette nuitlà, l'une des plus accablantes de ma vie : «Leizer (en yiddish pour Eliézer), mon fils, viens ... Je veux te dire
quelque chose... A toi seul... Viens, ne me laisse pas seul ... Leizer ... » J'ai entendu sa voix, saisi le sens de ses
paroles et compris la dimension tragique de l'instant, mais je suis resté à ma place. C'était son dernier vœu m'avoir auprès de lui au moment de l'agonie, lorsque l'âme allait s'arracher à son corps meurtri - mais je ne l'ai pas
exaucé. J'avais peur. Peur des coups. Voilà pourquoi je suis resté sourd à ses pleurs. Au lieu de sacrifier ma sale

ELIE WIESEL

LA NUIT

LES

ÉDITIONS DE MINUIT

© 1958/2007
by LES ÉDITIONS DE MINUIT 7, rue Bernard-Palissy,
75006 Paris www.leseditionsdeminuit.fr En application des
articles 1. 122-10 à 1. 122-12 du Code de la propriété
intellectuelle, toute reproduction à usage collectif par
photocopie, intégralement ou partiellement, du présent
ouvrage est interdite sans autorisation du Centre français
d'exploitation du droit de copie (CFC, 20, rue des GrandsAugustins, 75006 Paris). Toute autre forme de reproduction,
intégrale ou partielle, est également interdite sans
autorisation de l'éditeur. ISBN: 978-2-7073-1992-0

À la mémoire de mes parents et de ma
petite sœur, Tzipora.
Préface d'Elie Wiesel à cette nouvelle édition Si de ma
vie je n'avais eu à écrire qu'un seul livre, ce serait celui-ci.
De même que le passé vit dans le présent, tous mes livres
qui ont suivi La Nuit, en un sens profond, en portent sa
marque, et cela vaut également pour ceux qui traitent de
thèmes bibliques, talmudiques ou hassidiques : on ne les
comprendra pas si on ne l'a pas lu. Pourquoi l'ai-je écrit? Pour ne pas devenir fou ou, au contraire, pour le devenir
et ainsi mieux comprendre la folie, la grande, la terrifiante, celle qui avait autrefois fait irruption dans l'histoire et
dans la conscience d'une humanité oscillante entre la puissance du mal et la souffrance de ses victimes? Était-ce
pour léguer aux hommes des mots, des souvenirs comme moyens pour se donner une meilleure chance d'éviter
que l'Histoire ne se répète avec son implacable attrait pour la violence ? Ou bien, était-ce encore tout simplement
pour laisser une trace de l'épreuve que j'avais subie à l'âge où l'adolescent ne connaît de la mort et du mal que ce
qu'il découvre dans les livres? Certains lecteurs me disent que si j'ai survécu c'était pour écrire ce texte. Je n'en
suis pas ·convaincu. J'ignore comment j'ai survécu; trop faible et trop timide, je n'ai rien fait pour. Dire que c'était
un miracle? Je ne le dirai pas. Si le ciel a pu ou voulu accomplir un miracle en ma faveur, il aurait bien pu ou dû
en faire autant pour d'autres plus méritants que moi. Je ne peux donc remercier que le hasard. Cependant, ayant
survécu, il m'incombe de conférer un sens à ma survie. Est-ce pour dégager ce sens-là que j'ai mis sur le papier
une expérience où rien n'avait de sens? En vérité, avec le recul, je dois avouer que je ne sais pas, ou que je ne sais
plus ce que j'ai voulu obtenir avec mes propos. Je sais seulement que, sans ce petit ouvrage, ma vie d'écrivain, ou
ma vie tout court, n'aurait pas été ce qu'elle est: celle du témoin qui se croit moralement et humainement obligé
d'empêcher l'ennemi de remporter une victoire posthume, sa dernière, en effaçant ses crimes de la mémoire des
hommes. C'est que, aujourd'hui, grâce aux documents authentiques qui nous parviennent de nombreuses sources,
c'est clair : si au début de leur règne, les S.S. essayaient de fonder une société où les Juifs n'existeraient plus, à la
fin leur but était de laisser derrière eux un monde en ruines où les Juifs n'auraient jamais existé. Voilà pourquoi,
en Russie, en Ukraine, en Lituanie comme en Russie Blanche, partout où les Einsatzgruppen exécutaient «la
solution finale» en assassinant par mitrailleuses plus d'un million de Juifs, hommes, femmes et enfants, avant de

1

vie pourrie et le rejoindre, prendre sa main, le rassurer, lui montrer qu'il n'était pas abandonné, que j'étais tout près
de lui, que je sentais son chagrin, au lieu de tout cela je suis resté étendu à ma place et ai prié Dieu que mon père
cesse d'appeler mon nom, qu'il cesse de crier pour ne pas être battu par les responsables du bloc. Mais mon père
n'était plus conscient. Sa voix pleurnicharde et crépusculaire continuait de percer le silence et m'appelait, moi seul.
Alors? le S.S. se mit en colère, s'approcha de mon père et le frappa à la tête: «Tais-toi, vieillard! tais-toi! ». Mon
père n'a pas senti les coups du gourdin ; moi, je les ai sentis. Et pourtant je n'ai pas réagi. J'ai laissé le S.S. battre
mon père. J'ai laissé mon vieux père seul agoniser. Pire : j'étais fâché contre lui parce qu'il faisait du bruit,
pleurait, provoquait les coups ... Leizer! Leizer! Viens, ne me laisse pas seul ... Sa voix me parvenait de si loin, de
si près. Mais je n'ai pas bougé. Je ne me le pardonnerai jamais. Jamais je ne pardonnerai au monde de m'y avoir
acculé, d'avoir fait de moi un autre homme, d'avoir réveillé en moi le diable, l'esprit le plus bas, l'instinct le plus
sauvage. ( ... ) Sa dernière parole fut mon nom. Un appel. Et je n'ai pas répondu. Dans la version yiddish, le récit
ne s'achève pas avec le miroir brisé, mais une méditation plutôt pessimiste sur l'actualité : ... Et maintenant, dix
ans après Buchenwald, je me rends compte que le monde oublie. L’Allemagne est un État souverain. L'armée
allemande est ressuscitée. Ilse Koch, la femme sadique de Buchenwald a des enfants et elle est heureuse. Des
criminels de guerre se promènent dans les rues de Hambourg et Münich. Le passé s'est effacé, relégué à l'oubli.
Des Allemands et des antisémites disent au monde que toute cette histoire de six millions de Juifs assassinés n'est
qu'une légende et le monde, dans sa naïveté, le croira sinon aujourd'hui, demain ou après-demain ... ... Je ne suis
pas assez naïf pour croire que ce volume changera le cours de l'histoire et secouera la conscience de l'humanité.
Un livre n'a plus le pouvoir qu'il avait autrefois. Ceux qui se sont tus hier, se tairont demain. Autre question que le
lecteur aurait le droit de nous poser : pourquoi cette nouvelle édition, alors que la première existe depuis quarantecinq ans ? Si elle n'est pas assez fidèle ou bonne, pourquoi avoir attendu si longtemps pour la remplacer par une
qui serait meilleure et plus proche de l'original ? Ce que je dis de la traduction anglaise vaut pour le français. Doisje rappeler qu'à cette époque-là, j'étais un débutant inconnu et mon anglais, comme mon français d'ailleurs, laissait
encore à désirer? Lorsqu'un éditeur londonien, m'informa l'agent des Éditions de Minuit, Georges Borchardt, eut
trouvé une traductrice, je lui répondis merci. J'ai lu la traduction et elle m'a paru satisfaisante. Puis je ne l'ai plus
relue. Entre-temps certains de mes autres ouvrages eurent le bonheur d'être traduits par Marion, mon épouse.
Traductrice hors du commun, elle connaît ma voix et sait la transmettre mieux que quiconque. J'ai de la chance:
invitée par les éditeurs de Farrar, Strauss Giroux à préparer une nouvelle traduction, elle accepta. Je suis
convaincu que les lecteurs lui en seront reconnaissants. Grâce à elle, il me fut permis de corriger çà et là une
expression ou une impression erronées. Exemple : j'évoque le premier voyage nocturne dans les wagons plombés
et je mentionne que certaines personnes avaient profité de l'obscurité pour commettre des actes sexuels. C'est
faux. Dans le texte yiddish je dis que« des jeunes garçons et filles se sont laissés maîtriser par leurs instincts
érotiques excités. » J'ai vérifié auprès de plusieurs sources absolument sûres. Dans le train toutes les familles
étaient encore réunies. Quelques semaines de ghetto n'ont pas pu dégrader notre comportement au point de violer
coutumes, mœurs et lois anciennes. Qu'il y ait eu des attouchements maladroits, c'est possible. Ce fut tout. Nul
n'est allé plus loin. Mais alors, pourquoi l'ai-je dit en yiddish et permis de le traduire en français et en anglais? La
seule explication possible: c'est de moi-même que je parle. C'est moi-même que je condamne. J'imagine que
l'adolescent que j'étais, en pleine puberté bien que profondément pieux, ne pouvait résister à l'imaginaire érotique
enrichi par la proximité physique entre hommes et femmes. Autre exemple, mineur celui-là: il s'agit d'un
raccourci. En évoquant la prière collective improvisée, le soir de Rosh Hashana, je raconte que je suis allé
retrouver mon père pour lui embrasser la main, ainsi que je le faisais à la maison; j'ai oublié de noter que nous
étions perdus dans la foule. C'est Marion qui, toujours soucieuse de précision, a relevé ce détail aussi. Cela dit, en
relisant ce témoignage, de si loin, je m'aperçois que j'ai bien fait de ne pas attendre trop longtemps. Avec les
années, je me surprenais - à tort - à douter de certains épisodes. J'y raconte ma première nuit là-bas. La découverte
de la réalité à l'intérieur des barbelés. Les avertissements d'un ancien détenu nous conseillant de mentir sur notre
âge: mon père devait se faire plus jeune et moi plus vieux. La sélection. La marche vers les cheminées incrustées
dans un ciel indifférent. Les nourrissons qu'on jetait dans le fossé en flammes ... Je n'ai pas précisé s'ils étaient
vivants, pourtant je le croyais. Puis je me disais: non, ils étaient morts, autrement, j'aurais perdu la raison. Et
pourtant, des camarades du camp les ont vus avec moi, comme moi: ils étaient vivants lorsqu'on les jetait dans les
flammes. Des historiens comme Telford Taylor l'ont confirmé. Et je ne suis pas devenu fou. Cette vision

cauchemardesque apparaîtra dans la nouvelle édition. Avant de conclure cette introduction, il me semble
important de souligner ma conviction que, pareil aux êtres, chaque livre a son propre destin. Certains appellent le
chagrin, d'autres la joie. Il arrive même qu'un ouvrage connaisse les deux. Plus haut j'ai décrit les difficultés que
La Nuit avait rencontrées ici lors de sa parution, il y a quarante-cinq ans. Malgré une critique favorable, le livre se
vendait mal. Le sujet, jugé morbide, n'intéressait personne. Si un rabbin le mentionnait dans ses sermons, il se
trouvait toujours quelqu'un pour se plaindre: «À quoi bon accabler les enfants avec la tristesse du passé?» Depuis,
les choses ont changé. Mon petit volume remporte un accueil auquel je ne m'attendais pas. Aujourd'hui, ce sont
surtout les jeunes qui le lisent en classe et à l'Université. Et ils sont nombreux. Comment expliquer ce
phénomène? Tout d'abord, il faut l'attribuer au changement survenu dans la mentalité du grand public. Si, dans les
années cinquante et soixante, les adultes nés avant ou pendant la guerre manifestaient à l'égard de ce que l'on
nomme si pauvrement l'Holocauste une sorte d'indifférence inconsciente et indulgente, cela n'est plus vrai
maintenant. En ce temps-là, peu d'éditeurs eurent le courage de publier des livres sur ce sujet. De nos jours, tous
en publient régulièrement, et certains tous les mois. Cela vaut aussi pour le monde académique. A l'époque, peu
d'écoles secondaires ou supérieures faisaient cours sur ce sujet. Aujourd'hui, les programmes scolaires l'incluent
partout. Et ces cours sont parmi les plus populaires. Désormais, le thème d'Auschwitz fait partie de la culture
générale. Films, pièces de théâtre, romans, conférences internationales, expositions, cérémonies annuelles avec la
participation des plus hautes personnalités du pays : le sujet est devenu incontournable. L'exemple le plus frappant
est celui du Musée de l'Holocauste à Washington : plus de vingt-deux millions de personnes l'ont visité depuis son
inauguration en 1993. Conscient que la génération des survivants s'amoindrissait de jour en jour, l'étudiant ou le
lecteur contemporain se découvre fasciné par leur mémoire. Car à un degré supérieur et ultime, il s'agit de la
mémoire, de ses origines et de son ampleur ainsi que de son aboutissement. Je le répète: son débordement risque
d'être aussi nuisible que son appauvrissement. Entre les deux, il nous incombe de choisir la mesure tout en
espérant qu'elle sera proche de la vérité. Pour le survivant qui se veut témoin, le problème reste simple: son devoir
est de déposer pour les morts autant que pour les vivants, et surtout pour les générations futures. Nous n'avons pas
le droit de les priver d'un passé qui appartient à la mémoire commune. L'oubli signifierait danger et insulte.
Oublier les morts serait les tuer une deuxième fois. Et si, les tueurs et leurs complices exceptés, nul n'est
responsable de leur première mort, nous le sommes de la seconde. Parfois l'on me demande si je connais «la
réponse à Auschwitz» ; je réponds que je ne la connais pas; je ne sais même pas si une tragédie de cette ampleur
possède une réponse. Mais je sais qu'il y a «réponse» dans responsabilité. Lorsqu'on parle de cette époque de
malédiction et de ténèbres, si proche et si lointaine, « responsabilité » est le mot clé. Si le témoin s'est fait violence
et a choisi de témoigner, c'est pour les jeunes d'aujourd'hui, pour les enfants qui naîtront demain : il ne veut pas
que son passé devienne leur avenir.
ELIE WIESEL
Avant-propos de François Mauriac
Des journalistes étrangers me rendent souvent visite. Je les redoute, partagé entre le désir de livrer toute ma
pensée et la crainte de donner des armes à un interlocuteur dont les sentiments à l'égard de la France ne me sont
pas connus. Dans ces rencontres, je n'oublie jamais de me méfier. Ce matin-là, le jeune Israélien qui
m'interrogeait pour le compte d'un journal de Tel Aviv, m'inspira dès l'abord une sympathie dont je ne dus guère
me défendre longtemps, car nos propos prirent très vite un tour personnel. J’ en vins à évoquer des souvenirs du
temps de l'occupation. Ce ne sont pas toujours les circonstances auxquelles nous avons été directement mêlés qui
nous affectent le plus. Je confiai à mon jeune visiteur qu'aucune vision de ces sombres années ne m'a marqué
autant que ces wagons remplis d’ enfants juifs à la gare d’Austerlitz ... Je ne les ai pourtant pas vus de mes yeux,
mais ma femme me les décrivit toute pleine encore de l’ horreur qu’ elle en avait ressentie. Nous ignorions tout
alors des méthodes d’ extermination nazies. Et qui aurait pu les imaginer! Mais ces agneaux arrachés à leur
mère, cela dépassait déjà ce que nous eussions cru possible. Ce jour-là, je crois avoir touché pour la première
fois le mystère d’ iniquité dont la révélation aura marqué la fin d’ une ère et le commencement d’ une autre. Le
rêve que l’homme d’ occident a conçu au XVIII è siècle, dont il crut voir l’aurore en 1789, qui, jusqu' au 2 août
1914 s’ est fortifié du progrès des Lumières, des découvertes de la science, ce rêve a achevé de se dissiper pour

2

moi devant ces wagons bourrés de petits garçon, - et j’étais pourtant à mille lieux de penser qu’ ils allaient
ravitailler la chambre à gaz et le crématoire. Voilà ce que je dus confier à ce journaliste, et comme je soupirai : «
Que de fois j’ ai pensé à ces enfants! »Il me dit:« Je suis l’un d’eux. » Il était l’ un d’ eux! Il avait vu disparaître
sa mère, une petite sœur adorée et tous les siens, sauf son père, dans le four alimenté par des créatures vivantes.
Pour son père, il devait assister à son martyre, jour après jour, à son agonie et à sa mort. Quelle mort! Ce livre
en relate les circonstances et je le laisse à découvrir à des lecteurs qui devraient être aussi nombreux que ceux du
journal d’Anne Franck - et par quel miracle l’ enfant lui-même en réchappa. Mais ce que j’ affirme, c’ est que ce
témoignage qui vient après tant d’ autres et qui décrit une abomination dont nous pourrions croire que plus rien
ne nous demeure inconnu, est cependant différent, singulier, unique. Ce qu’il advient des Juifs de la petite ville de
Transylvanie appelée Sighet, leur aveuglement devant un destin qu’ ils auraient eu le temps de fuir, et auquel
avec une inconcevable passivité ils se livrent eux-mêmes, sourds aux avertissements, aux supplications d’ un
témoin échappé du massacre et qui leur rapporte ce qu’ il a vu lui-même de ses yeux ; mais ils refusent de le
croire et le prennent pour un dément, - ces données eussent certes suffi à inspirer une œuvre à laquelle aucune, il
me semble, ne saurait être comparée. C’est pourtant par un autre aspect que ce livre extraordinaire m’ a retenu.
L’enfant qui nous raconte ici son histoire était un élu de Dieu. Il ne vivait, depuis l’éveil de sa conscience, que
pour Dieu, nourri du Talmud ambitieux d’ être initié à la Kabbale, voué à l’Éternel. Avions-nous jamais pensé à
cette conséquence d’ une horreur moins visible, moins frappante que d’ autres abominations, - la pire de toutes,
pourtant, pour nous qui possédons la foi : la mort de Dieu dans cette âme d'enfant qui découvre d'un seul coup le
mal absolu? Essayons de concevoir ce qui se passe en lui, tandis que ses yeux regardent se défaire dans le ciel les
anneaux de fumée noire jaillis du four où sa petite sœur et sa mère vont être précipitées après des milliers
d'autres : «Jamais je n'oublierai cette nuit, la première nuit de camp qui a fait de ma vie une nuit longue et sept
fois verrouillée. Jamais je n'oublierai cette fumée. Jamais je n'oublierai les petits visages des enfants dont j'avais
vu les corps se transformer en volutes sous un azur muet. Jamais je n'oublierai ces flammes qui consumèrent pour
toujours ma foi. Jamais je n'oublierai ce silence nocturne qui m'a privé pour l'éternité du désir de vivre. Jamais je
n'oublierai ces instants qui assassinèrent mon Dieu et mon âme, et mes rêves qui prirent le visage du désert.
Jamais je n'oublierai cela, même si j’ étais condamné à vivre aussi longtemps que Dieu lui-même. Jamais. » Je
compris alors ce que j'avais aimé dès l'abord dans le jeune israélien : ce regard d'un Lazare ressuscité, et
pourtant toujours prisonnier des sombres bords où il erra, trébuchant sur des cadavres déshonorés. Pour lui le
cri de Nietzche exprimait une réalité presque physique : Dieu est mort, le Dieu d'amour, de douceur et de
consolation, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob s'est à jamais dissipé, sous le regard de cet enfant, dans la
fumée de l' holocauste humain exigé par la Race, la plus goulue de toutes les idoles. Et cette mort, chez combien
de Juifs pieux ne s'est-elle pas accomplie? Le jour horrible, entre ces jours horribles, où l'enfant assista à la
pendaison (oui!) d'un autre enfant qui avait, nous dit-i4 le visage d'un ange malheureux, il entendit quelqu'un
derrière lui gémir : «Où est Dieu ? Où est-il? Où donc est Dieu? et en moi une voix lui répondait : Où il est? Le
voici - il est pendu ici à cette potence. » Le dernier jour de l'année juive l'enfant assiste à la cérémonie solennelle
de Roch Hachanah. Il entend ces milliers d'esclaves crier d'une seule voix : « Béni soit le nom de l'Éternel! ».
Naguère encore, il se fût prosterné, lui aussi avec quelle adoration, quelle crainte, quel amour! Et aujourd'hui il
se redresse, il fait front. La créature humiliée et offensée au-delà de ce qui est concevable pour l'esprit et pour le
cœur, défie la divinité aveugle et sourde : «Aujourd'hui je n'implorais plus. Je n'étais plus capable de gémir; Je
me sentais au contraire très fort. J' étais l'accusateur. Et l'accusé : Dieu. Mes yeux s'étaient ouverts et j'étais seul,
terriblement seul dans le monde, sans Dieu, sans homme. Sans amour ni pitié. Je n'étais plus rien que cendres,
mais je me sentais plus fort que ce Tout-Puissant auquel on avait lié ma vie si longtemps. Au milieu de cette
assemblée de prières, J'étais comme un observateur étranger. » Et moi qui crois que Dieu est amour, que
pouvais- je répondre à mon jeune interlocuteur dont l’œil bleu gardait le reflet de cette tristesse d'ange apparue
un jour sur le visage de l'enfant pendu? Que lui ai-je dit? Lui ai-je parlé de cet Israélien, ce frère qui lui
ressemblait peut-être, ce crucifié dont la croix a vaincu le monde? Lui ai-je affirmé que ce qui fut pour lui pierre
d'achoppement est devenu pierre d'angle pour moi et que la conformité entre la croix et la souffrance des hommes
demeure à mes yeux la clef de ce mystère insondable où sa foi d'enfant s'est perdue? Sion a resurgi pourtant des
crématoires et des charniers. La nation juive est ressuscitée d'entre ces millions de morts. C'est par eux qu'elle est
de nouveau vivante. Nous ne connaissons pas le prix d'une seule goutte de sang, d'une seule larme. Tout est

grâce. Si l'Éternel est l'Éternel le dernier mot pour chacun de nous lui appartient. Voilà ce que j'aurais dû dire à
l'enfant juif Mais je n'ai pu que l'embrasser en pleurant.
FRANÇOIS MAURIAC

CHAPITRE I
On l'appelait Moshé-Le-Bedeau, comme si de sa vie il n'avait eu un nom de
famille. Il était le «bon-à-tout-faire» d'une synagogue hassidique. Les Juifs
de Sighet - cette petite ville de Transylvanie où j'ai passé mon enfance l'aimaient bien. Il était très pauvre et vivait misérablement. En général les
habitants de ma ville, s'ils aidaient les pauvres, ils ne les aimaient guère.
Moshé-Le-Bedeau faisait exception. Il ne gênait personne. Sa présence
n'encombrait personne. Il était passé maître dans l'art de se faire insignifiant,
de se rendre invisible. Physiquement, il avait la gaucherie du clown. Il
éveillait le sourire, avec sa timidité d'orphelin. J'aimais ses grands yeux
rêveurs, perdus dans le lointain. Il parlait peu. Il chantait; chantonnait
plutôt. Les bribes qu'on pouvait saisir parlaient de la souffrance de la
divinité, de l'Exil de la Providence qui, selon la Kabbale, attendrait sa
délivrance dans celle de l'homme. Je fis sa connaissance vers la fin de 1941.
J'avais presque treize ans. J'étais profondément croyant. Le jour, j'étudiais le
Talmud, et, la nuit, je courais à la synagogue pour pleurer sur la destruction
du Temple. Je demandai un jour à mon père de me trouver un maître qui pût
me guider dans l'étude de la Kabbale. - Tu es trop jeune pour cela. C'est
seulement à trente ans, a dit Maimonide, qu'on a le droit de s'aventurer dans
le monde plein de périls du mysticisme. Tu dois d'abord étudier les matières
de base que tu es à même de comprendre. Mon père était un homme cultivé,
peu sentimental. Aucune effusion, même en famille. Plus occupé des autres
que des siens. La communauté juive de Sighet avait pour lui la plus grande
considération; on le consultait souvent pour les affaires publiques et même
pour des questions privées. Nous étions quatre enfants. Hilda, l'aînée;
ensuite, Béa; j'étais le troisième, et fils unique; la benjamine, Judith. Mes
parents tenaient un commerce. Hilda et Béa les aidaient dans leur tâche.
Moi, ma place était dans la maison d'études disaient-ils. - Il n'y a pas de
Kabbalistes à Sighet, répétait mon père. Il voulait chasser cette idée de mon
3

esprit. Mais en vain. Je me trouvai moi-même un maître en la personne de
Moshé-Le-Bedeau. Il m'avait observé un jour alors que je priais, au
crépuscule. - Pourquoi pleures-tu en priant? me demanda-t-il, comme s'il
me connaissait depuis longtemps. - Je n'en sais rien, répondis-je, fort
troublé. La question ne s'était jamais présentée à mon esprit. Je pleurais
parce que ... parce que quelque chose en moi éprouvait le besoin de pleurer.
Je ne savais rien de plus. - Pourquoi pries-tu? me demanda-t-il après un
moment. Pourquoi je priais? Étrange question. Pourquoi vivais-je? Pourquoi
respirais-je? - Je n'en sais rien, lui dis-je, plus troublé encore et mal à l'aise.
Je n'en sais rien. A partir de ce jour, je le vis souvent. Il m' expliquait avec
beaucoup d'insistance que chaque question possédait une force que la
réponse ne contenait plus ... - L'homme s'élève vers Dieu par les questions
qu'il lui pose, aimait-il à répéter. Voilà le vrai dialogue. L'homme interroge
et Dieu répond. Mais, ses réponses, on ne les comprend pas. On ne peut les
comprendre. Parce qu'elles viennent du fond de l'âme et y demeurent jusqu'à
la mort. Les vraies réponses, Eliezer, tu ne les trouveras qu'en toi. - Et
pourquoi pries-tu, Moshé? lui demandai- je. - Je prie le Dieu qui est en moi
de me donner la force de pouvoir lui poser de vraies questions. Nous
conversions ainsi presque tous les soirs. Nous restions dans la synagogue
après que tous les fidèles l'avaient quittée, assis dans l'obscurité où vacillait
encore la clarté de quelques bougies à demi consumées. Un soir, je lui dis
combien j'étais malheureux de ne point trouver à Sighet un maître qui
m'enseignât le Zohar, les livres kabbalistiques, les secrets de la mystique
juive. Il eut un sourire indulgent. Après un long silence, il me· dit : - Il y a
mille et une portes pour pénétrer dans le verger de la vérité mystique.
Chaque être humain à sa porte. Il ne doit pas se tromper et vouloir pénétrer
dans le verger par une porte autre que la sienne. C'est dangereux pour celui
qui entre et aussi pour ceux qui s'y trouvent déjà. Et Moshé-Le-Bedeau, le
pauvre va-nu-pieds de Sighet, me parlait de longues heures durant des
clartés et des mystères de la Kabbale. C'est avec lui que je commençai mon
initiation. Nous relisions ensemble, des dizaines de fois, une même page du
Zohar. Pas pour l'apprendre par cœur, mais pour y saisir l'essence même de
la divinité. Et tout au long de ces soirées, j'acquis la conviction que Moshé-

Le-Bedeau m'entraînerait avec lui dans l'éternité, dans ce temps où question
et réponse devenaient UN. Puis un jour, on expulsa de Sighet les Juifs
étrangers. Et Moshé-Le-Bedeau était étranger. Entassés par les gendarmes
hongrois dans des wagons à bestiaux, ils pleuraient sourdement. Sur le quai
de départ, nous pleurions aussi. Le train disparut à l'horizon; il ne restait
derrière lui qu'une fumée épaisse et sale. J'entendis un Juif dire derrière moi,
en soupirant: - Que voulez-vous? C'est la guerre ... Les déportés furent vite
oubliés. Quelques jours après leur départ, on disait qu'ils se trouvaient en
Galicie, où ils travaillaient, qu'ils étaient même satisfaits de leur sort. Des
jours passèrent. Des semaines, des mois. La vie était redevenue normale. Un
vent calme et rassurant soufflait dans toutes les demeures. Les commerçants
faisaient de bonnes affaires, les étudiants vivaient au milieu de leurs livres
et les enfants jouaient dans la rue. Un jour, comme j'allais entrer dans la
synagogue, j'aperçus, assis sur un banc, près de la porte, Moshé-le-Bedeau.
il raconta son histoire et celle de ses compagnons. Le train des déportés
avait passé la frontière hongroise et, en territoire polonais, avait été pris en
charge par la Gestapo. Là, il s'était arrêté. Les Juifs durent descendre et
monter dans des camions. Les camions se dirigèrent vers une forêt. On les
fit descendre. On leur fit creuser de vastes fosses. Lorsqu'ils eurent fini leur
travail, les hommes de la Gestapo commencèrent le leur. Sans passion, sans
hâte, ils abattirent leurs prisonniers. Chacun devait s'approcher du trou et
présenter sa nuque. Des bébés étaient jetés en l'air et les mitraillettes les
prenaient pour cibles. C'était dans la forêt de Galicie, près de Kolomaye.
Comment lui-même, Moshé-le-Bedeau, avait réussi à se sauver? Par
miracle. Blessé à la jambe; on le crut mort ... Tout au long des jours· et des
nuits, il allait d'une maison juive à l'autre, et racontait l'histoire de Malka, la
jeune fille qui agonisa durant trois jours, et celle de Tobie, le tailleur, qui
implorait qu'on le tue avant ses fils ... Il avait changé, Moshé. Ses yeux ne
reflétaient plus la joie. Il ne chantait plus. Il ne me parlait plus de Dieu ou
de la Kabbale, mais seulement de ce qu'il avait vu. Les gens refusaient non
seulement de croire à ses histoires mais encore de les écouter. - Il essaie de
nous apitoyer sur son sort. Quelle imagination ... Ou bien: - Le pauvre, il est
devenu fou. Et lui, il pleurait : - Juifs, écoutez-moi. C'est tout ce que je vous
4

demande. Pas d'argent, pas de pitié. Mais que vous m'écoutiez, criait-il dans
la synagogue, entre la prière du crépuscule et celle du soir. Moi-même, je ne
le croyais pas. Je m'asseyais souvent en sa compagnie, le soir après l'office,
et écoutais ses histoires, tout en essayant de comprendre sa tristesse. J'avais
seulement pitié de lui. - On me prend pour un fou, murmurait-il, et des
larmes, comme des· gouttes de cire, coulaient de ses yeux. Une fois, je lui
posai la question: - Pourquoi veux-tu tellement qu'on croie ce que tu dis ? À
ta place, cela me laisserait indifférent, qu'on me croie ou non ... Il ferma les
yeux, comme pour fuir le temps : - Tu ne comprends pas, dit-il avec
désespoir. Tu ne peux pas comprendre. J'ai été sauvé, par miracle. J'ai réussi
à revenir jusqu'ici. D'où ai-je pris cette force? J'ai voulu revenir à Sighet
pour vous raconter ma mort. Pour que vous puissiez vous préparer pendant
qu'il est encore temps. Vivre? Je ne tiens plus à la vie. Je suis seul. Mais j'ai
voulu revenir, et vous avertir. Et voilà: personne ne m'écoute ... C'était vers
la fin de 1942. La vie, ensuite, est redevenue normale. La radio de Londres,
que nous écoutions tous les soirs, annonçait des nouvelles réjouissantes :
bombardement quotidien de l'Allemagne, Stalingrad, préparation du
deuxième front, et nous, Juifs de Sighet, nous attendions les jours meilleurs
qui n'allaient plus tarder maintenant. Je continuais à me consacrer à mes
études. Le jour, au Talmud, et la nuit, à la Kabbale. Mon père s'occupait de
son commerce et de la communauté. Mon grand-père était venu passer la
fête du Nouvel An avec nous afin de pouvoir assister aux offices du célèbre
Rabbi de Borsche. Ma mère commençait à songer qu'il serait grand temps
de trouver un garçon convenable pour Hilda. Ainsi s'écoula l'année 1943.
Printemps 1944. Nouvelles resplendissantes du front russe. Il ne subsistait
plus aucun doute quant à la défaite de l'Allemagne. C'était uniquement une
question de temps; de mois ou de semaines, peut-être. Les arbres étaient en
fleurs. C'était une année comme tant d'autres, avec son printemps, avec ses
fiançailles, ses mariages et ses naissances. Les gens disaient : - L'Armée
Rouge avance à pas de géant ... Hitler ne sera pas capable de nous faire de
mal, même s'il le veut ... Oui, nous doutions même de sa volonté de nous
exterminer. Il irait anéantir tout un peuple? Exterminer une population
dispersée à travers tant de pays? Tant de millions de gens! Avec quels

moyens? Et en plein vingtième siècle ! Aussi les gens s'intéressaient-ils à
tout - à la stratégie, à la diplomatie, à la politique, au Sionisme - mais non à
leur propre sort. Même Moshé-Le-Bedeau s'était tu. Il était las de parler. Il
errait dans la synagogue ou dans les rues, les yeux baissés, le dos voûté,
évitant de regarder les gens. A cette époque, il était encore possible
d'acheter des certificats d'émigration pour la Palestine. J'avais demandé à
mon père de tout vendre, de tout liquider et de partir. - Je suis trop vieux,
mon fils, me répondit-il. Trop vieux pour commencer une vie nouvelle.
Trop vieux pour repartir à zéro dans un pays lointain ... La radio de
Budapest annonça la prise du pouvoir par le parti fasciste. Horty Miklos fut
forcé de demander à un chef du parti Nyilas de former le nouveau
gouvernement. Ce n'était pas encore assez pour nous inquiéter. Nous avions
certes entendu parler des fascistes, mais cela restait une abstraction. Ce
n'était qu'un changement de ministère. Le lendemain, une autre nouvelle
inquiétante: les troupes allemandes avaient pénétré, avec l'accord du
gouvernement, en territoire hongrois. L'inquiétude, çà et là, commençait à
s'éveiller. Un de nos amis, Berkovitz, rentrant de la capitale, nous raconta : Les Juifs de Budapest vivent dans une atmosphère de crainte et de terreur.
Des incidents antisémites ont lieu tous les jours, dans les rues, dans les
trains. Les fascistes s'attaquent aux boutiques des Juifs, aux synagogues. La
situation commence à devenir très sérieuse ... Ces nouvelles se répandirent à
Sighet comme une traînée de poudre. Bientôt, on en parlait partout. Mais
pas longtemps. L'optimisme renaissait aussitôt: - Les Allemands ne
viendront pas jusqu'ici. ils resteront à Budapest. Pour des raisons
stratégiques, politiques ... Trois jours ne s'étaient pas écoulés que les
voitures de l'Armée allemande faisaient leur apparition dans nos rues.
Angoisse. Les soldats allemands - avec leurs casques d'acier et leur
emblème, un crâne de mort; Pourtant la première impression que nous
eûmes des Allemands fut des plus rassurantes. Les officiers furent installés
chez des particuliers, et même chez des Juifs. Leur attitude envers leurs
logeurs était distante mais polie. ils ne demandaient jamais l'impossible, ne
faisaient pas de remarques désobligeantes et, parfois même, souriaient à la
maîtresse de maison. Un officier allemand habitait l'immeuble en face de
5

chez nous. il avait une chambre chez les Kahn. On disait que c'était un
homme charmant: calme, sympathique et poli. Trois jours après son
emménagement, il avait apporté à madame Kahn une boîte de chocolats.
Les optimistes jubilaient : - Eh bien? Qu'avions-nous dit? Vous ne vouliez
pas le croire. Les voilà, vos Allemands. Qu'en pensez-vous? Où est leur
fameuse cruauté? Les Allemands étaient déjà dans la ville, les fascistes
étaient déjà au pouvoir, le verdict était déjà prononcé et les Juifs de Sighet
souriaient encore. Les huit jours de Pâques. Il faisait un temps merveilleux.
Ma mère s'affairait dans la cuisine. Il n'y avait plus de synagogues ouvertes.
On se rassemblait chez des particuliers : il ne fallait pas provoquer les
Allemands. Pratiquement, chaque appartement devenait un lieu de prières.
On buvait, on mangeait, on chantait. La Bible nous ordonnait de nous
réjouir pendant les huit jours de fête, d'être heureux. Mais le cœur n'y était
plus. Le cœur battait plus fort depuis quelques jours. On souhaitait que la
fête finisse pour n'être plus obligés de jouer cette comédie. Le septième jour
de Pâques, le rideau se leva: les Allemands arrêtèrent les chefs de la
communauté juive. À partir de ce moment, tout se déroula avec beaucoup
de rapidité. La course vers la mort avait commencé. Première mesure: les
Juifs n'auraient pas le droit de quitter leur domicile durant trois jours, sous
peine de mort. Moshé-Le-Bedeau arriva en courant chez nous et cria à mon
père : - Je vous avais averti... Et, sans attendre de réponse, il s'enfuit. Le
même jour, la police hongroise fit irruption dans toutes les maisons juives
de la ville : un Juif n'avait plus le droit de posséder chez lui d'or, de bijoux,
d'objets de valeur; tout devrait être remis aux autorités, sous peine de mort.
Mon père descendit dans la cave et enterra nos économies. A la maison, ma
mère continuait de vaquer à ses occupations. Elle s'arrêtait quelquefois pour
nous regarder, silencieuse. Lorsque les trois jours furent passés, nouveau
décret: chaque Juif devrait porter l'étoile jaune. Des notables de la
communauté vinrent voir mon père - qui avait des relations dans les hautes
sphères de la police hongroise - pour lui demander ce qu'il pensait de la
situation. Mon père ne la voyait pas trop noire - ou bien il ne voulait pas
décourager les autres, mettre du sel sur leurs blessures : - L'étoile jaune? Eh
bien, quoi? On n'en meurt pas ... (Pauvre père! De quoi es-tu donc mort?)

Mais déjà on proclamait de nouveaux édits. Nous n'avions plus le droit
d'entrer dans les restaurants, dans les cafés, de voyager en chemin de fer, de
nous rendre à la synagogue, de sortir dans les rues après 18 heures. Puis ce
fut le ghetto. Deux ghettos furent créés à Sighet. Un grand, au milieu de la
ville, occupait quatre rues et un autre, plus petit, s'étendait sur plusieurs
ruelles, dans le faubourg. La rue que nous habitions, la rue des Serpents, se
trouvait dans l'enceinte du premier. Nous demeurâmes donc dans notre
maison. Mais, comme elle faisait le coin, les fenêtres donnant sur la rue
extérieure durent être condamnées. Nous cédâmes quelques-unes de nos
chambres à des parents qui avaient été chassés de leurs appartements. La
vie, peu à peu, était redevenue « normale ». Les barbelés qui, comme une
muraille, nous encerclaient, ne nous inspiraient pas de réelles craintes. Nous
nous sentions même assez bien : nous étions tout à fait entre nous. Une
petite république juive... Les autorités établirent un Conseil juif, une police
juive, un bureau d'aide sociale, un comité du travail, un département
d'hygiène - tout un appareil gouvernemental. Chacun en était émerveillé.
Nous n'allions plus avoir devant nos yeux ces visages hostiles, ces regards
chargés de haine. C'en était fini de la crainte, des angoisses. Nous vivions
entre Juifs, entre frères ... Certes, il y avait encore des moments
désagréables. Chaque jour, les Allemands venaient chercher des hommes
pour charger du charbon sur les trains militaires. Il y avait très peu de
volontaires pour ce genre de travaux. Mais à part cela, l'atmosphère était
paisible et rassurante. L'opinion générale était que nous allions rester dans
le ghetto jusqu'à la fin de la guerre, jusqu'à l'arrivée de l'Armée Rouge. Puis,
tout redeviendrait comme avant. Ce n'était ni l'Allemand, ni le Juif qui
régnaient dans le ghetto: c'était l'illusion. Deux samedis avant la Pentecôte,
sous un soleil printanier, les gens se promenaient insouciants à travers les
rues grouillantes de monde. On bavardait gaiement. Les enfants jouaient à
un jeu de noisettes sur les trottoirs. En compagnie de quelques camarades,
dans le jardin d'Ezra Malik, j'étudiais un traité du Talmud. La nuit arriva.
Une vingtaine de personnes étaient réunies dans la cour de notre maison.
Mon père leur contait des anecdotes et exposait son opinion sur la situation.
C'était un bon conteur. Soudain, la porte de la cour s'entrouvrit et Stern - un
6

ancien commerçant devenu policier - entra et prit mon père à part. Malgré
l'obscurité qui commençait à nous envahir, je vis celui-ci pâlir. - Qu'y a-t-il?
lui demanda-t-on. - Je n'en sais rien. On me convoque à une séance
extraordinaire du Conseil. Il a dû se passer quelque chose. La bonne histoire
qu'il était en train de nous conter resterait inachevée. - J'y vais tout de suite,
reprit mon père. Je reviendrai aussitôt que possible. Je vous raconterai tout.
Attendez-moi. On était prêt à l'attendre des heures. La cour devint comme
l'antichambre d'une salle d'opération. On attendait seulement de voir se
rouvrir la porte, de voir s'ouvrir le firmament. D'autres voisins prévenus par
la rumeur, s'étaient joints à nous. On regardait sa montre. Le temps passait
très lentement. Que pouvait signifier une séance si longue? - J'ai comme un
mauvais pressentiment, dit ma mère. Cet après-midi, j'ai aperçu des visages
nouveaux dans le ghetto. Deux officiers allemands, de la Gestapo, je crois.
Depuis que nous sommes ici, pas un seul officier ne s'était encore montré ...
Il était presque minuit. Personne n'avait envie d'aller se coucher. Certains
faisaient un saut jusque chez eux pour voir si tout était en ordre. D'autres
regagnaient leurs maisons, mais demandaient qu'on les avertît dès que mon
père arriverait. La porte s'ouvrit enfin et il apparut, pâle. Il fut aussitôt
entouré : - Racontez! Dites-nous ce qui se passe! Dites quelque chose ... On
était si avide en cet instant d'entendre un mot de confiance, une phrase
disant qu'il n'y avait pas de sujet de crainte, que la réunion avait été on ne
peut plus banale, courante, qu'il y avait été question de problèmes sociaux,
sanitaires ... Mais il suffisait de regarder le visage défait de mon père pour
se rendre à l'évidence : - Une nouvelle terrible, annonça-t-il enfin. Des
transports. Le ghetto devait être entièrement liquidé. Le départ se ferait une
rue après l'autre, à partir du lendemain. On voulait tout savoir, connaître
tous les détails. La nouvelle nous avait abasourdis, mais on tenait à boire ce
vin amer jusqu'à la lie. - Où nous conduit-on? C'était un secret. Un secret
pour tous, sauf pour un seul : le président du Conseil juif. Mais il ne voulait
pas le dire, il ne pouvait pas le dire. La Gestapo l'avait menacé de le fusiller
s'il parlait. Mon père fit remarquer d'une voix brisée: - Des bruits circulent
selon lesquels on nous déporte quelque part en Hongrie pour travailler dans
des usines de briques. La raison en est, paraît-il, que le front est trop proche

d'ici ... Et, après un moment de silence, il ajouta : - Chacun n'a le droit
d'emporter que ses effets personnels. Un sac à dos, de la nourriture,
quelques vêtements. Rien d'autre. Et, une fois de plus, un lourd silence. Allez réveiller les voisins, dit mon père. Qu'ils se préparent ... Des ombres
près de moi s'éveillèrent comme d'un long sommeil. Elles s'en furent,
silencieusement, dans toutes les directions. Nous restâmes seuls un moment.
Soudain, Batia Reich, une parente qui vivait chez nous, entra dans la pièce :
- Quelqu'un frappe à la fenêtre condamnée, celle qui donne sur l'extérieur !
C'est seulement après la guerre que j'appris qui avait frappé. C'était un
inspecteur de la police hongroise, un ami de mon père. Il nous avait dit
avant notre entrée au ghetto: «Soyez tranquilles. Si quelque danger vous
menace, je vous en avertirai. » S'il avait pu, ce soir-là, nous parler, nous
aurions pu encore fuir ... Mais lorsque nous réussîmes à ouvrir la fenêtre, il
était trop tard. Il n'y avait plus personne dehors. Le ghetto s'est réveillé.
L'une après l'autre, des lumières s'allumèrent derrière les fenêtres. J'entrai
dans la maison d'un ami de mon père. Je réveillai le maître, un vieillard à la
barbe grise, aux yeux rêveurs, courbé par les longues veilles d'étude. Levez-vous, monsieur. Levez-vous! Préparez- vous à la route. Vous serez
expulsé demain, vous et les vôtres, vous et tous les Juifs. Où ? Ne me le
demandez pas, monsieur, ne me posez pas de questions. Dieu seul pourrait
vous répondre. Pour l'amour du ciel, levez-vous ... Il n'avait rien compris de
ce que je lui disais. Il pensait sans doute que j'avais perdu la raison. - Que
racontes-tu? Se préparer au départ? Quel départ? Pourquoi? Que se passe-til? Es-tu devenu fou? A moitié endormi encore, il me dévisagea, son regard
chargé de terreur, comme s'il avait attendu de moi que j'éclate de rire pour
lui avouer finalement : - Remettez-vous au lit; dormez. Rêvez. Il n'est rien
arrivé du tout. Ce n'était qu'une farce ... Ma gorge était desséchée et les
mots s'y étranglaient, paralysant mes lèvres. Je ne pouvais plus rien lui dire.
Alors il comprit. Il descendit de son lit et, avec des gestes automatiques, il
se mit à se vêtir. Puis il s'approcha du lit où dormait sa femme, lui toucha le
front avec une infinie tendresse; elle ouvrit les paupières et il me semble
qu'un sourire effleura ses lèvres. Il alla ensuite vers les lits de ses deux
enfants et les réveilla brusquement, les arrachant à leurs rêves. Je m'enfuis.
7

Le temps passait à toute vitesse. Il était déjà quatre heures du matin. Mon
père courait à droite et à gauche, exténué, consolant des amis, courant au
Conseil juif pour voir si entre-temps l'édit n'avait pas été rapporté; jusqu'au
dernier instant, un germe de confiance subsistait dans les cœurs. Les
femmes faisaient cuire des œufs, rôtir de la viande, préparaient des gâteaux,
confectionnaient des sacs à dos, les enfants erraient un peu partout, la tête
basse, ne sachant où se mettre, où trouver une place sans déranger les
grandes personnes. Notre cour était devenue une véritable foire. Objets de
valeur, tapis précieux, candélabres d'argent, livres de prières, bibles et
autres objets du culte, jonchaient le sol poussiéreux, sous un ciel
merveilleusement bleu, pauvres choses qui paraissaient n'avoir jamais
appartenu à personne. À huit heures du matin, la lassitude, telle du plomb
fondu, s'était coagulée dans les veines, dans les membres, dans le cerveau.
J'étais en train de prier quand soudain il y eut des cris dans la rue. Je me
défis rapidement de mes phylactères et courus à la fenêtre. Des gendarmes
hongrois avaient pénétré dans le ghetto et hurlaient dans la rue voisine : Tous les Juifs dehors ! que ça ne traîne pas ! Des policiers juifs entraient
dans les maisons et disaient, la voix brisée : - Le moment est venu... Il faut
laisser tout cela ... Les gendarmes hongrois frappaient de la crosse de leurs
fusils, avec des matraques, n'importe qui, sans raison, à droite et à gauche,
vieillards et femmes, enfants et infirmes. Les maisons se vidaient les unes
après les autres et la rue se remplissait de gens et de paquets. À dix heures,
tous les condamnés étaient dehors. Les gendarmes faisaient l'appel une fois,
deux fois, vingt fois. La chaleur était intense. La sueur inondait les visages
et les corps. Des enfants pleuraient pour avoir de l'eau. De l'eau! Il y en
avait, toute proche, dans les maisons, dans les cours, mais il était interdit de
quitter les rangs. - De l'eau, maman, de l'eau ! Des policiers juifs du ghetto
purent, en cachette, aller remplir quelques cruches. Mes sœurs et moi, qui
avions encore le droit de bouger, étant destinés au dernier convoi, les
aidâmes de notre mieux. À une heure de l'après-midi enfin, on donna le
signal du départ. Ce fut de la joie, oui, de la joie. Ils pensaient sans doute
qu'il n'y avait pas de souffrance plus grande dans l'enfer de Dieu que celle
d'être assis là, sur le pavé, parmi les paquets, au milieu de la rue, sous un

soleil incandescent, que tout valait mieux que cela. Ils se mirent en marche,
sans un regard vers les rues abandonnées, vers les maisons vidées et
éteintes, vers les jardins, vers les pierres tombales ... Sur le dos de chacun,
un sac. Dans les yeux de chacun, une souffrance, noyée de larmes.
Lentement, pesamment, la procession s'avançait vers la porte du ghetto. Et
j'étais là, sur le trottoir, à les regarder passer, incapable de faire un
mouvement. Voilà le grand rabbin, le dos voûté, le visage rasé, le balluchon
sur le dos. Sa seule présence parmi les expulsés suffisait à rendre cette scène
irréelle. Il me semblait voir une page arrachée à quelque livre de contes, à
quelque roman historique sur la captivité de Babylone ou sur l'inquisition en
Espagne. Ils passaient devant moi, les uns après les autres, les maîtres
d'études, les amis, les autres, tous ceux dont j'avais eu peur, tous ceux dont
j'avais pu rire un jour, tous ceux avec lesquels j'avais vécu durant des
années. Ils s'en allaient déchus, traînant leur sac, traînant leur vie,
abandonnant leurs foyers et leurs années d'enfance, courbés comme des
chiens battus. Ils passaient sans me regarder. Ils devaient m'envier. La
procession disparut au coin de la rue. Quelques pas encore et elle avait
franchi les murs du ghetto. La rue était semblable à un marché abandonné à
la hâte. On pouvait y trouver de tout : valises, serviettes, sacoches,
couteaux, assiettes, billets de banque, papiers, des portraits jaunis. Toutes
ces choses qu'un instant on avait songé à emporter et qu'on avait finalement
laissées là. Elles avaient perdu toute valeur. Des chambres ouvertes partout.
Les portes et les fenêtres, béantes, donnant sur le vide. Tout était à tous,
n'appartenant plus à personne. il n'y avait qu'à se servir. Une tombe ouverte.
Un soleil d'été. Nous avions passé le jour dans le jeûne. Mais nous n'avions
guère faim. Nous étions épuisés. Mon père avait accompagné les déportés
jusqu'à la porte du ghetto. On les avait d'abord fait passer par la grande
synagogue, où on les avait minutieusement fouillés, pour voir s'ils
n'emportaient pas d'or, d'argent ou d'autres objets de valeur. il y avait eu des
crises de nerfs et des coups de matraques. - Quand est-ce notre tour?
demandai-je à mon père. - Après-demain. À moins que ... à moins que les
choses s'arrangent. Un miracle, peut-être ... Où emmenait-on les gens? Ne le
savait-on pas encore? Non, le secret était bien gardé. La nuit était tombée.
8

Nous nous sommes mis tôt au lit, ce soir-là. Mon père avait dit : - Dormez
tranquillement, mes enfants. Ce sera seulement pour après-demain, mardi.
La journée du lundi passa comme un petit nuage d'été, comme un rêve aux
premières heures de l'aube. Occupés à préparer les sacs à dos, à cuire des
pains et des galettes, nous ne pensions plus à rien. Le verdict avait été
prononcé. Le soir, notre mère nous fit coucher très tôt, pour faire provision
de forces, disait-elle. La dernière nuit passée à la maison. A l'aube, j'étais
debout. Je voulais avoir le temps de prier avant qu'on nous expulse. Mon
père s'était levé avant nous tous pour aller aux informations. Il était rentré
vers huit heures. Une bonne nouvelle : ce n'est pas aujourd'hui que nous
quittions la ville. Nous allions seulement passer au petit ghetto. Nous
attendrions là-bas le dernier transport. Nous serions les derniers à partir. A
neuf heures, les scènes du dimanche recommencèrent. Gendarmes à
matraques hurlant : « Tous les Juifs dehors ! » Nous étions prêts. Je sortis le
premier. Je ne voulais pas regarder le visage de mes parents. Je ne voulais
pas fondre en larmes. Nous restâmes assis au milieu de la rue, comme les
autres avant hier. Le même soleil d'enfer. La même soif. Mais il n'y avait
plus personne pour nous apporter de l'eau. Je contemplais notre maison où
j'avais passé des années à chercher mon Dieu, à jeûner pour hâter la venue
du Messie, à imaginer quelle serait ma vie. Triste, je ne l'étais guère. Je ne
pensais à rien. - Debout! Dénombrement! Debout. Comptés. Assis. Debout
encore. De nouveau par terre. Sans fin. Nous attendions avec impatience
qu'on nous emmène. Qu'attendait- on? L'ordre arriva enfin: «En avant! »
Mon père pleurait. C'était la première fois que je le voyais pleurer. Je ne
m'étais jamais imaginé qu'il le pût. Ma mère, elle, marchait, le visage fermé,
sans un mot, pensive. Je regardais ma petite sœur, Tsipora, ses cheveux
blonds bien peignés, un manteau rouge sur les bras : petite fille de sept ans.
Sur son dos, un sac trop lourd pour elle. Elle serrait les dents : elle savait
déjà qu'il ne servait à rien de se plaindre. Les gendarmes distribuaient çà et
là des coups de matraque: « Plus vite ! » Je n'avais plus de force. Le chemin
ne faisait que commencer et déjà je me sentais si faible ... - Plus vite! Plus
vite! Avancez, fainéants! hurlaient les gendarmes hongrois. C'est en cet
instant que j'ai commencé à les haïr, et ma haine est la seule chose qui nous

lie encore aujourd'hui. ils étaient nos premiers oppresseurs. ils étaient le
premier visage de l'enfer et de la mort. On nous ordonna de courir. Nous
prîmes le pas de course. Qui aurait cru que nous étions si forts? Derrière
leurs fenêtres, derrière leurs volets, nos compatriotes nous regardaient
passer. Nous arrivâmes enfin. à destination. Les sacs jetés à terre, on se
laissa choir : - Mon Dieu, Maître de l'Univers, prends nous en pitié dans ta
grande miséricorde ... Le petit ghetto. il y a trois jours, des gens vivaient
encore ici. Les gens à qui appartenaient les objets dont nous nous servions.
ils avaient été expulsés. Nous les avions déjà tout à fait oubliés. Le désordre
était encore plus grand que dans le grand ghetto. Les habitants avaient dû
être chassés à l'improviste. Je visitai les chambres où habitait la famille de
mon oncle. Sur la table, une assiette de soupe qu'on n'avait pas achevé de
manger. De la pâte attendait d'être mise au four. Des livres étaient épars sur
le plancher. Peut-être mon oncle avait-il songé à les emporter? Nous nous
installâmes. (Quel mot!) J'allai chercher du bois, mes sœurs allumèrent le
feu. Malgré sa fatigue, ma mère se mit à préparer un repas. - Il faut tenir
bon, il faut tenir bon, répétait-elle. Le moral des gens n'était pas tellement
mauvais: on commençait déjà à s'habituer à la situation. Dans la rue, on se
laissait aller à tenir des discours optimistes. Les Boches n'allaient plus avoir
le temps de nous expulser, disait-on ... Pour ceux qui avaient déjà été
déportés, hélas, il n'y avait plus rien à faire. Mais nous, ils nous laisseraient
probablement vivre ici notre misérable petite vie, jusqu'à la fin de la guerre.
Le ghetto n'était pas gardé. Chacun pouvait y entrer et en sortir librement.
Notre ancienne servante, Maria, était venue nous voir. Elle nous implora à
chaudes larmes de venir dans son village, où elle avait préparé pour nous un
gîte sûr. Mon père ne voulut pas en entendre parler. Il nous dit, à mes deux
grandes sœurs et à moi : - Si vous voulez, allez-y. Je resterai ici avec
maman et la petite ... Bien entendu, nous refusâmes de nous séparer. Nuit.
Personne ne priait pour que la nuit passe vite. Les étoiles n'étaient que les
étincelles du grand feu qui nous dévorait. Que ce feu vienne à s'éteindre un
jour, il n'y aurait plus rien au ciel, il n'y aurait que des étoiles éteintes, des
yeux morts. II n'y avait rien d'autre à faire qu'à se mettre au lit, dans le lit
des absents. Se reposer, prendre des forces. À l'aube, il ne restait plus rien
9

de cette mélancolie. On se serait cru en vacances. On disait : - Qui sait, c'est
peut-être pour notre bien qu'on nous déporte. Le front n'est plus très éloigné,
on entendra bientôt le canon. Alors, on évacue les populations civiles ... - Ils
craignent sans doute que nous ne devenions des partisans ... - À mon idée,
toute cette affaire de déportation n'est rien de plus qu'une grande farce. Mais
oui, ne riez pas. Les Boches veulent simplement dérober nos bijoux. Or, ils
savent que tout est enterré, et qu'il faudra effectuer des fouilles : c'est plus
facile lorsque les propriétaires sont en vacances ... En vacances! Ces
discours optimistes auxquels personne ne croyait faisaient passer le temps.
Les quelques jours que nous vécûmes ici passèrent assez agréablement,
dans le calme. Les relations entre les gens étaient des plus amicales. II n'y
avait plus de riches, de notables, de « personnalités », seulement des
condamnés à la même peine - encore inconnue. Samedi, le jour du repos,
était le jour choisi pour notre expulsion. Nous avions fait, la veille, le repas
traditionnel du vendredi soir. Nous avions dit les bénédictions d'usage sur le
pain et le vin et avalé les mets sans dire mot. Nous étions, nous le sentions,
ensemble pour la dernière fois autour de la table familiale. Je passai la nuit à
remuer des souvenirs, des pensées, sans pouvoir trouver le sommeil. A
l'aube, nous étions dans la rue, prêts au départ. Cette fois, pas de gendarmes
hongrois. Un accord avait été passé avec le Conseil juif, qui allait tout
organiser lui-même. Notre convoi prit la direction de la grande synagogue.
La ville paraissait déserte. Mais, derrière leurs volets, nos amis d'hier
attendaient sans doute le moment de pouvoir piller nos maisons. La
synagogue ressemblait à une grande gare : des bagages et des larmes.
L'autel était brisé, les tapisseries arrachées, les murs dénudés. Nous étions si
nombreux que nous pouvions à peine respirer. Épouvantables vingt-quatre
heures passées là. Les hommes étaient en bas. Les femmes, au premier
étage. C'était samedi: on aurait dit que nous étions venus assister à l'office.
Ne pouvant sortir, les gens faisaient leurs besoins dans un coin. Le
lendemain matin, nous marchions vers la gare, où nous attendait un convoi
de wagons à bestiaux. Les gendarmes hongrois nous y firent monter, à
raison de quatre-vingts personnes par wagon. On nous laissa quelques
miches de pain, quelques seaux d'eau. On contrôla les barreaux des fenêtres,

pour voir s'ils tenaient bon. Les wagons furent scellés. Dans chacun d'eux
avait été désigné un responsable: si quelqu'un s'échappait, c'est lui qu'on
fusillerait. Sur le quai déambulaient deux officiers de la Gestapo, tout
souriants; somme toute, cela s'était bien passé. Un sifflement prolongé perça
l'air. Les roues se mirent à grincer. Nous étions en route.
CHAPITRE II
Il n'était pas question de s'allonger, ni même de s'asseoir tous. On décida de
s'asseoir à tour de rôle. L'air était rare. Heureux ceux qui se trouvaient près
d'une fenêtre, ils voyaient défiler le paysage en fleurs. Au bout de deux
jours de voyage, la soif commença à nous torturer. Puis la chaleur devint
insupportable. Libérés de toute censure sociale, les jeunes se laissaient aller
ouvertement à leurs instincts et à la faveur de la nuit, s'attouchaient au
milieu de nous, sans se préoccuper de qui que ce fût, seuls dans le monde.
Les autres faisaient semblant de ne rien voir. Il nous restait des provisions.
Mais on ne mangeait jamais à sa faim. Économiser, c'était notre principe,
économiser pour le lendemain. Le lendemain pouvait être encore pire. Le
train s'arrêta à Kashau, une petite ville sur la frontière tchécoslovaque. Nous
comprîmes alors que nous n'allions pas rester en Hongrie. Nos yeux
s'ouvraient, trop tard. La porte du wagon glissa. Un officier allemand se
présenta, accompagné d'un lieutenant hongrois qui allait traduire son
discours : - Dès cet instant, vous passez sous l'autorité de l'Armée
allemande. Celui qui possède encore de l'or, de l'argent, des montres, devra
les remettre maintenant. Celui sur qui on trouvera plus tard quelque chose
sera fusillé sur place. Secundo : celui qui se sent malade peut passer dans le
wagon-hôpital. C'est tout. Le lieutenant hongrois passa parmi nous avec une
corbeille et ramassa les derniers biens de ceux qui ne voulaient plus sentir le
goût amer de la terreur. - Vous êtes quatre-vingts dans le wagon, ajouta
l'officier allemand. Si quelqu'un manque, vous serez tous fusillés, comme
des chiens ... Ils disparurent. Les portes se refermèrent. Nous étions tombés
dans le piège, jusqu'au cou. Les portes étaient clouées, la route de retour
définitivement coupée. Le monde était un wagon hermétiquement clos. il y
avait parmi nous une certaine madame Schachter, une femme d'une
10

cinquantaine d'années, et son fils, âgé de dix ans, accroupi dans son coin.
Son mari et ses deux fils aînés avaient été déportés avec le premier
transport, par erreur. Cette séparation l'avait complètement ébranlée. Je la
connaissais bien. Elle était souvent venue chez nous : une femme paisible,
aux· yeux brûlants et tendus. Son mari était un homme pieux, passant ses
jours et ses nuits dans la maison d'étude, et c'était elle qui travaillait pour
nourrir les siens. Madame Schachter avait perdu la raison. Le premier jour
de notre voyage, elle avait déjà commencé à gémir, à demander pourquoi on
l'avait séparée des siens. Plus tard, ses cris devinrent hystériques. La
troisième nuit, comme nous dormions assis, l'un contre l'autre et quelquesuns debout, un cri aigu perça le silence : - Un feu! Je vois un feu! Je vois un
feu! Ce fut un instant de panique. Qui avait crié? C'était madame Schachter.
Au milieu du wagon, à la pâle clarté qui tombait des fenêtres, elle
ressemblait à un arbre desséché dans un champ de blé. De son bras, elle
désignait la fenêtre, hurlant: - Regardez! Oh, regardez! Ce feu! Un feu
terrible ! Ayez pitié de moi, ce feu! Des hommes se collèrent aux barreaux.
Il n'y avait rien, sauf la nuit. Nous restâmes un long moment sous le coup de
ce réveil terrible. Nous en tremblions encore. A chaque grincement de roue
sur le rail, il nous semblait qu'un abîme allait s'ouvrir sous nos corps.
Impuissants à endormir notre angoisse, nous essayions de nous consoler: «
Elle est folle, la pauvre ... » On lui avait mis un chiffon mouillé sur le front
pour l'apaiser. Elle n'en continuait pas moins à hurler: « Ce feu ! Cet
incendie ! ... » Son petit garçon pleurait, s'accrochant à sa jupe, cherchant
ses mains : «Ce n'est rien, maman! Ce n'est rien ... Assieds-toi... » Il me
faisait plus mal que les cris de sa mère. Des femmes tentaient de la calmer :
«Vous allez retrouver votre mari et vos fils ... Dans quelques jours ... » Elle
continuait à crier, haletante, la voix entrecoupée de sanglots : «Juifs,
écoutez-moi : je vois un feu ! Quelles flammes ! Quel brasier ! » Comme si
une âme maudite était entrée en elle et parlait du fond de son être. Nous
tentions d'expliquer, pour nous tranquilliser, pour reprendre notre propre
souffle beaucoup plus que pour la consoler : « Elle doit avoir si soif, la
pauvre! C'est pour cela qu'elle parle du feu qui la dévore ... » Mais tout était
vain. Notre terreur allait faire éclater les parois du wagon. Nos nerfs allaient

céder. Notre peau nous faisait mal. C'était comme si la folie allait s'emparer
également de nous. On n'en pouvait plus. Quelques jeunes gens la firent
asseoir de force, la lièrent et lui mirent un bâillon dans la bouche. Le silence
était revenu. Le petit garçon était assis près de sa mère et pleurait. J'avais
recommencé à respirer normalement. On entendait les roues scander sur le
rail le rythme monotone du train à travers la nuit. On pouvait se remettre à
somnoler, à se reposer, à rêver ... Une heure ou deux passèrent ainsi. Un
nouveau cri nous coupa la respiration. La femme s'était libérée de ses liens
et hurlait plus fort qu'auparavant: - Regardez ce feu ! Des flammes, des
flammes partout... Une fois de plus, les jeunes gens la lièrent et la
bâillonnèrent. Ils lui donnèrent même quelques coups. On les encourageait :
- Qu'elle se taise, cette folle! Qu'elle la ferme! Elle n'est pas seule! Qu'elle la
boucle !... On lui asséna plusieurs coups sur la tête, des coups à la tuer. Son
petit garçon s'accrochait à elle, sans crier, sans dire un mot. il ne pleurait
même plus. Une nuit qui ne finissait pas. Vers l'aube, madame Schachter
s'était calmée. Accroupie dans son coin, le regard hébété scrutant le vide,
elle ne vous voyait plus. Tout le long du jour, elle demeura ainsi, muette,
absente, isolée parmi nous. Au début de la nuit, elle se remit à hurler: «
L'incendie, là ! » Elle désignait un point dans l'espace, toujours le même.
On était fatigué de la battre. La chaleur, la soif, les odeurs pestilentielles, le
manque d'air nous étouffaient, mais tout cela n'était rien, comparé à ces cris
qui nous déchiraient. Quelques jours encore et nous nous serions mis à
hurler également. Mais on arriva dans une gare. Ceux qui se tenaient près
des fenêtres nous donnèrent le nom de la station : - Auschwitz. Personne
n'avait jamais entendu ce nom-là. Le train ne repartait pas. L'après-midi
passa lentement. Puis les portes du wagon glissèrent. Deux hommes
pouvaient descendre pour chercher de l'eau. Lorsqu'ils revinrent, ils
racontèrent qu'ils avaient pu apprendre, en échange d'une montre en or, que
c'était le terminus. On allait être débarqués. Il y avait ici un camp de travail.
De bonnes conditions. Les familles ne seraient pas disloquées. Seuls les
jeunes iraient travailler dans les fabriques. Les vieillards et les malades
seraient occupés aux champs. Le baromètre de la confiance fit un bond.
C'était la libération soudaine de toutes les terreurs des nuits précédentes. On
11

rendit grâce à Dieu. Madame Schachter demeurait dans son coin,
recroquevillée, muette, indifférente à la confiance générale. Son petit lui
caressait la main. Le crépuscule commença à emplir le wagon. Nous nous
mîmes à manger nos dernières provisions. A dix heures du soir, chacun
chercha une position convenable pour somnoler un peu, et bientôt tout le
monde dormit. Soudain : - Le feu! L'incendie! Regardez, là ! ... Réveillés en
sursaut, nous nous précipitâmes à la fenêtre. Nous l'avions crue, cette fois
encore, ne fût-ce qu'un instant. Mais il n'y avait dehors que la nuit obscure.
La honte dans l'âme, nous regagnâmes notre place, rongés par la peur,
malgré nous. Comme elle continuait à hurler, nous nous remîmes à la battre
et c'est à grand-peine que nous réussîmes à la faire taire. Le responsable de
notre wagon appela un officier allemand qui se promenait sur le quai, lui
demandant qu'on transportât notre malade au wagon-hôpital. - Patience,
répondit l'autre, patience. On l'y transportera bientôt. Vers onze heures, le
train se remit en mouvement. On se pressait aux fenêtres. Le convoi roulait
lentement. Un quart d'heure plus tard, il ralentit encore. Par les fenêtres, on
apercevait des barbelés; nous comprîmes que ce devait être le camp. Nous
avions oublié l'existence de madame Schachter. Soudain, nous entendîmes
un hurlement terrible : - Juifs, regardez! Regardez le feu! Les flammes,
regardez ! Et comme le train s'était arrêté, nous vîmes cette fois des
flammes sortir d'une haute cheminée, dans le ciel noir. Madame Schachter
s'était tue d'elle-même. Elle était redevenue muette, indifférente, absente et
avait regagné son coin. Nous regardions les flammes dans la nuit. Une
odeur abominable flottait dans l'air. Soudain, nos portent s'ouvrirent. De
curieux personnages, vêtus de vestes rayées, de pantalons noirs, sautèrent
dans le wagon. Dans leurs mains, une lampe électrique et un bâton. ils se
mirent à frapper à droite et à gauche, avant de crier : - Tout le monde
descend ! Laissez tout dans le wagon ! Vite ! Nous sautâmes dehors. Je jetai
un dernier regard vers madame Schachter. Son petit garçon lui tenait la
main. Devant nous, ces flammes. Dans l'air, cette odeur de chair brûlée. il
devait être minuit. Nous étions arrivés. A Birkenau.

Les objets chers que nous avions traînés jusqu'ici restèrent dans le wagon et
avec eux, enfin, nos illusions. Tous les deux mètres, un S.S. la mitraillette
braquée sur nous. La main dans la main, nous suivions la masse. Un gradé
S.S. vint à notre rencontre, une matraque à la main. Il ordonna: - Hommes à
gauche! Femmes à droite! Quatre mots dits tranquillement, indifféremment,
sans émotion. Quatre mots simples, brefs. C'est l'instant pourtant où je
quittai ma mère. Je n'avais pas eu le temps de penser, que déjà je sentais la
pression de la main de mon père : nous restions seuls. En une fraction de
seconde, je pus voir ma mère, mes sœurs, partir vers la droite. Tzipora tenait
la main de maman. Je les vis s'éloigner; ma mère caressait les cheveux
blonds de ma sœur, comme pour la protéger et moi, je continuais à marcher
avec mon père, avec les hommes. Et je ne savais point qu'en ce lieu, en cet
instant, je quittais ma mère et Tzipora pour toujours. Je continuai de
marcher. Mon père me tenait par la main. Derrière moi, un vieillard
s'écroula. Près de lui, un S.S. rengainait son revolver. Ma main se crispait
au bras de mon père. Une seule pensée: ne pas le perdre. Ne pas rester seul.
Les officiers S.S. nous ordonnèrent : - En rangs par cinq. Un tumulte. Il
fallait absolument rester ensemble. - Hé, le gosse, quel âge as-tu ? C'était un
détenu qui m'interrogeait. Je ne voyais pas son visage, mais sa voix était
lasse et chaude. - Quinze ans. - Non. Dix-huit. - Mais non, repris-je. Quinze.
- Espèce d'idiot. Écoute ce que moi je te dis. Puis il interrogea mon père, qui
répondit : - Cinquante ans. Plus furieux encore, l'autre reprit : - Non, pas
cinquante ans. Quarante. Vous entendez? Dix-huit et quarante. Il disparut
avec les ombres de la nuit. Un deuxième arriva, les lèvres chargées de
jurons : - Fils de chiens, pourquoi êtes-vous venus? Hein, pourquoi?
Quelqu'un osa lui répondre : - Qu'est-ce que vous croyez? Que c'est pour
notre plaisir? Que nous avons demandé à venir? Un peu plus, l'autre l'aurait
tué : - Tais-toi, fils de porc, ou je t'écrase sur place! Vous auriez dû vous
pendre là où vous étiez plutôt que de venir ici. Ne saviez-vous donc pas ce
qui se préparait; ici, à Auschwitz? Vous ignoriez cela? En 1944 ? Oui, nous
l'ignorions. Personne ne nous l'avait dit. Il n'en croyait pas ses oreilles. Son
ton se fit de plus en plus brutal : - Vous voyez, là-bas, la cheminée? La
voyez-vous? Les flammes, les voyez-vous ? (Oui, nous les voyions, les

CHAPITRE III
12

flammes). Là-bas, c'est là-bas qu'on vous conduira. C'est là-bas, votre
tombe. Vous n'avez pas encore compris? Fils de chiens, vous ne comprenez
donc rien? On va vous brûler ! Vous calciner! Vous réduire en cendres ! Sa
fureur devenait hystérique. Nous demeurions immobiles, pétrifiés. Tout cela
n'était-il pas un cauchemar? Un cauchemar inimaginable? Çà et là j'entendis
murmurer: - Il faut faire quelque chose. Il ne faut pas nous laisser tuer, ne
pas aller comme le bétail à l'abattoir. il faut nous révolter. Parmi nous se
trouvaient quelques solides gaillards. ils avaient sur eux des poignards et
incitaient leurs compagnons à se jeter sur les gardiens armés. Un jeune
garçon disait : - Que le monde apprenne l'existence d'Auschwitz. Que
l'apprennent tous ceux qui peuvent encore y échapper ... Mais les plus vieux
imploraient leurs enfants de ne pas faire de bêtises : - il ne faut pas perdre
confiance, même si l'épée est suspendue au-dessus des têtes. Ainsi parlaient
nos Sages. Le vent de révolte s'apaisa. Nous continuâmes de marcher
jusqu'à un carrefour. Au centre se tenait le docteur Mengele, ce fameux
docteur Mengele (officier S.S. typique, visage cruel, non dépourvu
d'intelligence, monocle), une baguette de chef d'orchestre à la main, au
milieu d'autres officiers. La baguette se mouvait sans trêve, tantôt à droite,
tantôt à gauche. Déjà je me trouvais devant lui : - Ton âge? demanda-t-il sur
un ton qui se voulait peut -être paternel. - Dix-huit ans. Ma voix tremblait. Bien portant? - Oui. - Ton métier? Dire que j'étais étudiant? - Agriculteur,
m'entendis-je prononcer. Cette conversation n'avait pas duré plus de
quelques secondes. Elle m'avait semblé durer une éternité. La baguette vers
la gauche. Je fis un demi-pas en avant. Je voulais voir d'abord où on
enverrait mon père. Irait-il à droite, je l'aurais rattrapé. La baguette, une fois
encore, s'inclina pour lui vers la gauche. Un poids me tomba du coeur. Nous
ne savions pas encore quelle direction était la bonne, celle de gauche ou
celle de droite, quel chemin conduisait au bagne et lequel au crématoire.
Cependant, je me sentais heureux : j'étais près de mon père. Notre
procession continuait d'avancer, lentement. Un autre détenu s'approcha de
nous: - Contents? - Oui, répondit quelqu'un. - Malheureux, vous allez au
crématoire. Il semblait dire la vérité. Non loin de nous, des flammes
montaient d'une fosse, des flammes gigantesques. On y brûlait quelque

chose. Un camion s'approcha du trou et y déversa sa charge : c'étaient des
petits enfants. Des bébés ! Oui, je l'avais vu, de mes yeux vu ... Des enfants
dans les flammes. (Est-ce donc étonnant si depuis ce temps-là le sommeil
fuit mes yeux?) Voilà donc où nous allions. Un peu plus loin se trouverait
une autre fosse, plus grande, pour des adultes. Je me pinçai le visage :
vivais-je encore? Étais-je éveillé? Je n'arrivais pas à le croire. Comment
était-il possible qu'on brûlât des hommes, des enfants et que le monde se
tût? Non, tout cela ne pouvait être vrai. Un cauchemar ... J'allais bientôt
m'éveiller en sursaut, le cœur battant et retrouver ma chambre d'enfant, mes
livres ... La voix de mon père m'arracha à mes pensées: - Dommage ...
Dommage que tu ne sois pas allé avec ta mère ... J'ai vu beaucoup d'enfants
de ton âge s'en aller avec leur mère ... Sa voix était terriblement triste. Je
compris qu'il ne voulait pas voir ce qu'on allait me faire. Il ne voulait pas
voir brûler son fils unique. Une sueur froide couvrait son front. Mais je lui
dis que je ne croyais pas qu'on brûlât des hommes de notre époque, que
l'humanité ne l'aurait jamais toléré ... - L'humanité? L'humanité ne
s'intéresse pas à nous. Aujourd'hui, tout est permis. Tout est possible, même
les fours crématoires... Sa voix s'étranglait. - Père, lui dis-je, s'il en est ainsi,
je ne veux plus attendre. J'irai vers les barbelés électrifiés. Cela vaut mieux
qu'agoniser durant des heures dans les flammes. Il ne me répondit pas. Il
pleurait. Son corps était secoué d'un tremblement. Autour de nous, tout le
monde pleurait. Quelqu'un se mit à réciter le Kaddich, la prière des morts.
Je ne sais pas s'il est déjà arrivé, dans la longue histoire du peuple juif, que
les hommes récitent la prière des morts sur eux-mêmes. - Yitgadal
veyitkadach chmé raba... Que Son Nom soit grandi et sanctifié ... murmurait
mon père. Pour la première fois, je sentis la révolte grandir en moi.
Pourquoi devais-je sanctifier Son Nom? L'Éternel, Maître de l'univers,
l'Éternel Tout-Puissant et Terrible se taisait, de quoi allais-je Le remercier?
Nous continuions à marcher. Nous nous rapprochâmes peu à peu de la
fosse, d'où se dégageait une chaleur infernale. Vingt pas encore. Si je
voulais me donner la mort, c'était le moment. Notre colonne n'avait plus à
franchir qu'une quinzaine de pas. Je me mordais les lèvres pour que mon
père n'entende pas le tremblement de mes mâchoires. Dix pas encore. Huit.
13

Sept. Nous marchions lentement, comme après un corbillard, suivant notre
enterrement. Plus que quatre pas. Trois pas. Elle était là maintenant, tout
près de nous, la fosse et ses flammes. Je rassemblais tout ce qui me restait
de forces afin de sauter hors du rang et me jeter sur les barbelés. Au fond de
mon cœur, je faisais mes adieux à mon père, à l'univers tout entier et,
malgré moi, des mots se formaient et se présentaient dans un murmure à
mes lèvres : Yitgadal veyitkadach chmé raba ... Que Son Nom soit élevé et
sanctifié ... Mon cœur allait éclater. Voilà. Je me trouvais en face de l'ange
de la mort ... Non. À deux pas de la fosse, on nous ordonna de tourner à
gauche, et on nous fit entrer dans une baraque. Je serrai fort la main de mon
père. il me dit : - Te rappelles-tu madame Schachter, dans le train ? Jamais
je n'oublierai cette nuit, la première nuit de camp qui a fait de ma vie une
nuit longue et sept fois verrouillée. Jamais je n'oublierai cette fumée. Jamais
je n'oublierai les petits visages des enfants dont j'avais vu les corps se
transformer en volutes sous un azur muet. Jamais je n'oublierai ces flammes
qui consumèrent pour toujours ma foi. Jamais je n'oublierai ce silence
nocturne qui m'a privé pour l'éternité du désir de vivre. Jamais je n'oublierai
ces instants qui assassinèrent mon Dieu et mon âme, et mes rêves qui prirent
le visage du désert. Jamais je n'oublierai cela, même si j'étais condamné à
vivre aussi longtemps que Dieu lui-même. Jamais. La baraque où l'on nous
avait fait entrer était très longue. Au toit, quelques lucarnes bleutées. C'est
cet aspect que doit avoir l'antichambre de l'enfer. Tant d'hommes affolés,
tant de cris, tant de brutalité bestiale. Des dizaines de détenus nous
accueillirent, le bâton à la main, frappant n'importe où, sur n'importe qui,
sans aucune raison. Des ordres : « A poil ! Vite ! Raus! Gardez seulement
votre ceinture et vos chaussures à la main ... » On devait jeter ses vêtements
au fond de la baraque. Il y en avait déjà là-bas tout un tas. Des costumes
neufs, d'autres vieux, des manteaux déchirés, des loques: celle de la nudité.
Tremblant de froid. Quelques officiers S.S. circulaient dans la pièce,
cherchant les hommes robustes. Si la vigueur était si appréciée, peut-être
fallait-il tâcher de se faire passer pour solide? Mon père pensait le contraire.
D valait mieux ne pas se mettre en évidence. Le destin des autres serait le
nôtre. (plus tard, nous devions apprendre que nous avions eu raison. Ceux

qui avaient été choisis ce jour-là furent incorporés dans le
SonderKommando, le kommando qui travaillait aux crématoires. Bela Katz
- le fils d'un gros commerçant de ma ville - était arrivé à Birkenau avec le
premier transport, une semaine avant nous. Lorsqu'il apprit notre arrivée, il
nous fit passer un mot disant que, choisi pour sa robustesse, il avait .luimême introduit le corps de son père dans le four crématoire). Les coups
continuaient à pleuvoir: - Au coiffeur ! La ceinture et les chaussures à la
main, je me laissais entraîner vers les coiffeurs. Leurs tondeuses arrachaient
les cheveux, rasaient tous les poils du corps. Dans ma tête bourdonnait
toujours la même pensée: ne pas m'éloigner de mon père. Libérés des mains
des· coiffeurs, nous nous mîmes à errer dans la masse, rencontrant des amis,
des connaissances. Ces rencontres nous emplissaient de joie - oui, de joie - :
« Dieu soit loué! Tu vis encore! ... » Mais d'autres pleuraient. Ils profitaient
de ce qu'il leur restait de force pour pleurer. Pourquoi s'étaient-ils laissés
amener ici? Pourquoi n'étaient-ils pas morts sur leur lit? Les sanglots
entrecoupaient leur voix. Soudain, quelqu'un se jeta à mon cou et
m'embrassa: Yechiel, le frère du Rabbi de Sighet. Il pleurait à chaudes
larmes. Je crus qu'il pleurait de joie d'être encore en vie. - Ne pleure pas,
Yechiel, lui dis-je. Dommage pour les autres ... - Ne pas pleurer? Nous
sommes sur le seuil de la mort. Bientôt on sera dedans... Comprends- tu?
Dedans. Comment ne pleurerais-je pas? Par les lucarnes bleutées du toit, je
voyais la nuit se dissiper peu à peu. J'avais cessé d'avoir peur. Et puis une
fatigue inhumaine m'accablait. Les absents n'effleuraient même plus nos
mémoires. On parlait encore d'eux - « qui sait ce qu'ils sont devenus?» mais on se souciait peu de leur destin. On était incapable de penser à quoi
que ce soit. Les sens s'étaient obstrués, tout s'estompait dans un brouillard.
On ne se raccrochait plus à rien. L'instinct de conservation, d'auto-défense,
l'amour-propre - tout avait fui. Dans un ultime moment de lucidité, il me
sembla que nous étions des âmes maudites errant dans le monde du néant,
des âmes condamnées à errer à travers les espaces jusqu'à la fin des
générations, à la recherche de leur rédemption, en quête de l'oubli - sans
espoir de le trouver. Vers cinq heures du matin, on nous expulsa de la
baraque. Des « Kapos» nous frappaient de nouveau, mais j'avais cessé de
14

sentir la douleur des coups. Une brise glacée nous enveloppait. Nous étions
nus, les souliers et la ceinture à la main. Un ordre : «Courir! » Et nous
courons. Au bout de quelques minutes de courses, une nouvelle baraque. Un
baril de pétrole à la porte. Désinfection. On y trempe chacun. Une douche
chaude ensuite. A toute vitesse. Sortis de l'eau, on est chassé dehors. Courir
encore. Encore une baraque : le magasin. De très longues tables. Des
montagnes de tenues de bagnards. Nous courons. Au passage on nous lance
pantalons, blouse, chemise et chaussettes. En quelques secondes, nous
avions cessé d'être des hommes. Si la situation n'avait été tragique,. nous
aurions pu éclater de rire. Quels accoutrements! Méir Katz, un colosse, avait
reçu un pantalon d'enfant et Stern, petit bonhomme maigre, une blouse dans
laquelle il se noyait. On procéda aussitôt aux échanges nécessaires. Je jetai
un coup d'œil vers mon père. Comme il avait changé! Ses yeux s'étaient
obscurcis. J'aurais voulu lui dire quelque chose, mais je ne savais quoi. La
nuit avait complètement passé. L'étoile du matin brillait au ciel. J'étais
devenu un tout autre homme, moi aussi. L'étudiant talmudiste, l'enfant que
j'étais s'étaient consumés dans les flammes. il ne restait plus qu'une forme
qui me ressemblait. Une flamme noire s'était introduite dans mon âme et
l'avait dévorée. Tant d'événements étaient arrivés en quelques heures que
j'avais complètement perdu la notion du temps. Quand avions-nous quitté
nos maisons? Et le ghetto? Et le train? Une semaine seulement? Une nuit une seule nuit ? Depuis combien de temps nous tenions-nous ainsi dans le
vent glacé? Une heure? Une simple heure? Soixante minutes ? C'était
sûrement un rêve. Non loin de nous, des détenus travaillaient. Les uns
creusaient des trous, d'autres transportaient du sable. Aucun d'eux ne nous
jetait un regard. Nous étions des arbres desséchés au cœur d'un désert.
Derrière moi, des gens parlaient. Je n'avais aucune envie d'écouter ce qu'ils
disaient, de savoir qui parlait et de quoi ils parlaient. Personne n'osait élever
la voix, bien qu'il n'y eût pas de surveillant près de nous. On chuchotait.
Peut -être était -ce à cause de l'épaisse fumée qui empoisonnait l'air et
prenait à la gorge ... On nous fit entrer dans une nouvelle baraque, dans le
camp des gitans. En rangs par cinq. - Et qu'on ne bouge plus! Il n'y avait pas
de plancher. Un toit et quatre murs. Les pieds s'enfonçaient dans la boue.

L'attente recommença. Je m'endormis debout. Je rêvai d'un lit, d'une caresse
de ma mère. Et je m'éveillai: j'étais debout, les pieds dans la boue. Certains
s'écroulaient et restaient couchés. D'autres s'écriaient: - Vous êtes fous? On
a dit de rester debout. Vous voulez nous attirer un malheur? Comme si tous
les malheurs du monde n'avaient pas déjà fondu sur nos têtes. Peu à peu,
nous nous assîmes tous dans la boue. Mais il fallait se lever à tout instant,
chaque fois qu'entrait un kapo pour voir si quelqu'un n'avait pas une paire
de chaussures neuves. Il fallait les lui remettre. Rien ne servait de s'y
opposer: les coups pleuvaient et, à la fin du compte, on perdait quand même
ses chaussures. J'avais moi-même des chaussures neuves. Mais comme elles
étaient recouvertes d'une épaisse couche de boue, on ne les avait pas
remarquées. Je remerciai Dieu, dans une bénédiction de circonstance, pour
avoir créé la boue dans son univers infini et merveilleux. Le silence soudain
s'appesantit. Un officier S.S. était entré et, avec lui, l'odeur de l'ange de la
mort. Nos regards s'accrochaient à ses lèvres charnues. Du milieu de la
baraque, il nous harangua: - Vous vous trouvez dans un camp de
concentration. À Auschwitz ... Une pause. Il observait l'effet qu'avaient
produit ses paroles. Son visage est resté dans ma mémoire jusqu'à
aujourd'hui. Un homme grand, la trentaine, le crime inscrit sur son front et
dans ses pupilles. Il nous dévisageait comme une bande de chiens lépreux
s'accrochant à la vie. - Souvenez-vous-en, poursuivit-il. Souvenez-vous- en
toujours, gravez-le dans votre mémoire. Vous êtes à Auschwitz. Et
Auschwitz n'est pas une maison de convalescence. C'est un camp de
concentration. Ici, vous devez travailler. Sinon, vous irez droit à la
cheminée. Au crématoire. Travailler ou le crématoire - le choix est entre vos
mains. Nous avions déjà beaucoup vécu cette nuit, nous croyions que plus
rien ne pouvait nous effrayer encore. Mais ses paroles sèches nous firent
frissonner. Le mot« cheminée» n'était pas ici un mot vide de sens: il flottait
dans l'air, mêlé à la fumée. C'était peut-être le seul mot qui eût ici un sens
réel. Il quitta la baraque. Apparurent les kapos, criant: - Tous les spécialistes
- serruriers, menuisiers, électriciens, horlogers - un pas en avant! On fit
passer les autres dans une autre baraque, en pierre cette fois. Avec la
permission de s'asseoir. Un déporté tzigane nous surveillait. Mon père fut
15

pris soudain de coliques. Il se leva et s'en fut vers le Tzigane, lui demandant
poliment, en allemand : - Excusez-moi... Pouvez-vous me dire où se
trouvent les toilettes ? Le Tzigane le dévisagea longuement, des pieds à la
tête. Comme s'il avait voulu se convaincre que l'homme qui lui adressait la
parole était bien un être en chair et en os, un être vivant avec un corps et un
ventre. Ensuite, comme soudain réveillé d'un sommeil léthargique, il
allongea à mon père une telle gifle que celui-ci s'écroula, puis regagna sa
place à quatre pattes. J'étais resté pétrifié. Que m'était-il donc arrivé ? On
venait de frapper mon père, devant mes yeux, et je n'avais même pas
sourcillé. J'avais regardé et je m'étais tu. Hier, j'aurais enfoncé mes ongles
dans la chair de ce criminel. Avais-je donc tellement changé? Si vite? Le
remords maintenant commençait à me ronger. Je pensais seulement : jamais
je ne leur pardonnerai cela. Mon père devait m'avoir deviné; il me souffla à
l'oreille: «Ça ne fait pas mal ». Sa joue gardait encore la marque rouge de la
main. - Tout le monde dehors! Une dizaine de Tziganes étaient venus se
joindre à notre gardien. Des matraques et des fouets claquaient autour de
moi. Mes pieds couraient sans que j'y pense. J'essayais de me protéger des
coups derrière les autres. Un soleil de printemps. - En rangs, par cinq! Les
prisonniers que j'avais aperçus le matin travaillaient à côté. Aucun gardien
près d'eux, seulement l'ombre de la cheminée... Engourdi par les rayons de
soleil et par mes rêves, je sentis qu'on me tirait par la manche. C'était mon
père: «Avance, mon petit ». On marchait. Des portes s'ouvraient, se
refermaient. On continuait à marcher entre les barbelés électrifiés. À chaque
pas, une pancarte blanche avec un crâne de mort noir qui nous regardait.
Une inscription : «Attention! Danger de mort ». Dérision: y avait-il ici un
seul endroit où l'on ne fût pas en danger de mort? Les Tziganes s'étaient
arrêtés près d'une baraque. Ils furent remplacés par des S.S. qui nous
encerclèrent. Revolvers, mitraillettes, chiens policiers. La marche avait duré
une demi-heure. Regardant autour de moi, je m'aperçus que les barbelés
étaient derrière nous. Nous étions sortis du camp. C'était une belle journée
de mai. Des parfums de printemps flottaient dans l'air. Le soleil baissait vers
l'ouest. Mais à peine eut-on marché quelques instants qu'on aperçut les
barbelés d'un autre camp. Une porte en fer avec, au-dessus, cette

inscription: « Le travail, c'est la liberté ! » Auschwitz. Première impression :
c'était mieux que Birkenau. Des bâtiments en béton à deux étages au lieu
des baraques de bois. Des jardinets çà et là. On nous conduisit vers un de
ces «blocks ». Assis par terre à la porte, nous recommençâmes d'attendre.
De temps à autre, on faisait entrer quelqu'un. C'étaient les douches,
formalité obligatoire à l'entrée de tous ces camps. Qu'on aille de l'un à
l'autre plusieurs fois par jour, il fallait passer chaque fois par les bains.
Sortis de l'eau chaude, on restait à grelotter dans la nuit. Les vêtements
étaient restés dans le block, et on nous avait promis d'autres habits. Vers
minuit, on nous dit de courir. - Plus vite, hurlaient les gardiens. Plus vite
vous courrez, plus tôt vous irez vous coucher. Après quelques minutes de
course folle, nous arrivâmes devant un nouveau block. Le responsable nous
y attendait. C'était un jeune Polonais, qui nous souriait. Il se mit à nous
parler et, malgré notre lassitude, nous l'écoutâmes patiemment: Camarades, vous vous trouvez au camp de concentration d'Auschwitz. Une
longue route de souffrances vous attend. Mais ne perdez pas courage. Vous
venez déjà d'échapper au plus grand danger: la sélection. Eh bien,
rassemblez vos forces et ne perdez pas espoir. Nous verrons tous le jour de
la libération. Ayez confiance en la vie, mille fois confiance. Chassez le
désespoir et vous éloignerez de vous la mort. L'enfer ne dure pas
éternellement ... Et maintenant, une prière, plutôt un conseil : que la
camaraderie règne parmi vous. Nous sommes tous des frères et subissons le
même sort. Au-dessus de nos têtes flotte la même fumée. Aidez-vous les
uns les autres. C'est le seul moyen de survivre. Assez parlé, vous êtes
fatigués. Écoutez; vous êtes dans le block 17; je suis le responsable de
l'ordre ici; chacun peut venir me voir s'il a à se plaindre de quelqu'un. C'est
tout. Allez dormir. Deux personnes par lit. Bonne nuit. Les premières
paroles humaines. Dès que nous eûmes grimpé sur nos châlits, un lourd
sommeil nous assaillit. Le lendemain matin, les « anciens» nous traitèrent
sans brutalité. Nous allâmes aux lavabos. On nous donna des vêtements
neufs. On nous apporta du café noir. Nous quittâmes le block vers dix
heures, pour permettre le nettoyage. Dehors, le soleil nous réchauffa. Notre
moral était bien meilleur. Nous ressentions les bienfaits du sommeil de la
16

nuit. Des amis se rencontraient, on échangeait quelques phrases. On parlait
de tout, sauf de ceux qui avaient disparu. L'opinion générale était que la
guerre était sur le point de s'achever. Vers midi, on nous apporta de la
soupe, une assiette de soupe épaisse pour chacun. Bien que tenaillé par la
faim, je refusai d'y toucher. J'étais encore l'enfant gâté de jadis. Mon père
avala ma ration. À l'ombre du block, nous fîmes ensuite une petite sieste. Il
avait dû mentir, l'officier S.S. de la baraque boueuse : Auschwitz était bien
une maison de repos ... Dans l'après-midi, on nous mit en rangs. Trois
prisonniers apportèrent une table et des instruments médicaux. La manche
du bras gauche relevée, chacun devait passer devant la table. Les trois
«anciens », des aiguilles à la main, nous gravaient un numéro sur le bras
gauche. Je devins A-7713. Je n'eus plus désormais d'autre nom. Au
crépuscule, appel. Les kommandos de travailleurs étaient rentrés. Près de la
porte, l'orchestre jouait des marches militaires. Des dizaines de milliers de
détenus se tenaient sur les rangs pendant que les S.S. vérifiaient leur
nombre. Après l'appel, les prisonniers de tous les blocks se dispersèrent à la
recherche d'amis, de parents, de voisins arrivés par le dernier convoi. Les
jours passaient. Le matin : café noir. A midi: soupe. (Le troisième jour, je
mangeais n'importe quelle soupe avec appétit). A six heures de l'aprèsmidi : appel. Ensuite du pain et quelque chose. A neuf heures : au lit. Nous
étions déjà depuis huit jours à Auschwitz. C'était après l'appel. Nous
n'attendions plus que le son de la cloche qui devait annoncer la fin de
l'appel. J'entendis tout à coup quelqu'un passer entre les rangs et demander :
- Qui d'entre vous est Wiesel de Sighet ? Celui qui nous cherchait était un
petit bonhomme à lunettes, au visage ridé et vieilli. Mon père lui répondit : C'est moi, Wiesel de Sighet. Le petit bonhomme le dévisagea longuement,
les yeux plissés : - Vous ne me reconnaissez pas ... Vous ne me
reconnaissez pas... Je suis votre parent, Stein. Déjà oublié? Stein ! Stein
d'Anvers. Le mari de Reizel. Votre femme était la tante de Reizel ... Elle
nous écrivait souvent... et quelles lettres ! Mon père ne l'avait pas reconnu.
Il devait l'avoir à peine connu, car il était toujours plongé jusqu'au cou dans
les affaires de la communauté et beaucoup moins versé dans les affaires de
famille. Il était toujours ailleurs, perdu dans ses pensées. (Une fois, une

cousine était venue nous voir à Sighet. Elle habitait chez nous et mangeait à
notre table depuis quinze jours lorsque mon père remarqua sa présence pour
la première fois). Non, il ne pouvait pas se souvenir de Stein. Moi, je l'avais
très bien reconnu. J'avais connu Reizel, sa femme, avant qu'elle ne parte
pour la Belgique. Il parla : - On m'a déporté en 1942. J'ai entendu dire qu'un
transport était arrivé de votre région et je suis allé à votre recherche. J'ai
pensé que vous auriez peut-être des nouvelles de Reizel et de mes deux
petits garçons qui sont restés à Anvers ... Je ne savais rien à leur sujet.
Depuis 1940, ma mère n'avait plus reçu une seule lettre d'eux. Mais je
mentis : - Oui, ma mère a reçu des nouvelles de chez vous. Reizel se porte
très bien. Les enfants aussi... Il pleurait de joie. Il aurait voulu rester plus
longtemps, connaître plus de détails, s'imbiber de bonnes nouvelles, mais un
S.S. s'approchait et il dut s'en aller, nous criant qu'il reviendrait le
lendemain. La cloche annonça qu'on pouvait se disperser. Nous allâmes
chercher le repas du soir, pain et margarine. J'avais une faim terrible et
avalai aussitôt ma ration sur place. Mon père me dit : - Il ne faut pas manger
tout d'un coup. Demain aussi est une journée ... Et voyant que son conseil
était arrivé trop tard et qu'il ne restait plus rien de ma ration, il n'entama
même pas la sienne: - Moi, je n'ai pas faim, dit-il. Nous demeurâmes à
Auschwitz trois semaines. Nous n'avions rien à faire. Nous dormions
beaucoup. L'après-midi et la nuit. L'unique souci était d'éviter les départs,
de rester ici le plus longtemps possible. Ce n'était pas difficile : il suffisait
de ne jamais s'inscrire comme ouvrier qualifié. Les manoeuvres, on les
gardait pour la fin. Au début de la troisième semaine, on destitua notre chef
de block, jugé trop humain. Notre nouveau chef était féroce et ses aides de
véritables monstres. Les bons jours étaient passés. On commença à se
demander s'il ne valait pas mieux se laisser désigner pour le prochain
départ. Stein, notre parent d'Anvers, continuait à nous rendre visite et, de
temps à autre, apportait une demi-ration de pain : - Tiens, c'est pour toi,
Eliezer. Chaque fois qu'il venait, des larmes lui coulaient sur les joues, s'y
figeaient, s'y glaçaient. Souvent, il disait à mon père : - Surveille ton fils. Il
est très faible, desséché. Surveillez-vous bien, pour éviter la sélection.
Mangez! N'importe quoi et n'importe quand. Dévorez tout ce que vous
17

pouvez. Les faibles ne font pas long feu ici ... Et il était lui-même si maigre,
si desséché, si faible ... - La seule chose qui me garde en vie, avait-il
coutume de dire, est de savoir que Reizel vit encore et mes petits. N'était-ce
pour eux, je ne tiendrais pas. Il vint vers nous, un soir, le visage radieux. Un transport vient d'arriver d'Anvers. J'irai les voir demain. Ils auront
sûrement des nouvelles ... Il s'en alla. Nous ne devions plus le revoir. Il
avait eu des nouvelles. De vraies nouvelles. Le soir, couchés sur nos litières,
nous essayions de chanter quelques mélodies hassidiques et Akiba Drumer
nous brisait le cœur de sa voix grave et profonde. Certains parlaient de
Dieu, de ses voies mystérieuses, des péchés du peuple juif et de la
délivrance future. Moi, j'avais cessé de prier. Comme j'étais avec Job! Je
n'avais pas renié Son existence mais je doutais de Sa justice absolue. Akiba
Drumer disait : - Dieu nous éprouve. Il veut voir si nous sommes capables
de dominer les mauvais instincts, de tuer en nous le Satan. Nous n'avons pas
le droit de désespérer. Et s'il nous châtie impitoyablement, c'est signe qu'il
nous aime d'autant plus ... Hersch Genud, versé dans la Kabbale, parlait, lui,
de la fin du monde et de la venue du Messie. De temps à autre seulement, au
milieu de ces bavardages, une pensée bourdonnait dans mon esprit : «Où est
maman, en ce moment... et Tzipora ... » - Maman est encore une femme
jeune, dit une fois mon père. Elle doit être dans un camp de travail. Et
Tzipora, n'est-elle pas déjà une grande fille? Elle aussi doit être dans un
camp ... Comme on aurait voulu y croire! On faisait semblant : si l'autre, lui,
y croyait? Tous les ouvriers qualifiés avaient déjà été envoyés vers d'autres
camps. Nous n'étions plus qu'une centaine de simples manœuvres. - C'est
votre tour, aujourd'hui, nous annonça le secrétaire du block. Vous partez
avec les transports. À dix heures, on nous donna la ration de pain
quotidienne. Une dizaine de S.S. nous entourèrent. À la porte, le panneau :
«Le travail, c'est la liberté! ». On nous compta. Et voilà, nous étions en
pleine campagne, sur la route ensoleillée. Au ciel, quelques petits nuages
blancs. On marchait lentement. Les gardiens n'étaient pas pressés. Nous
nous en réjouissions. À la traversée des villages, beaucoup d'Allemands
nous dévisageaient sans étonnement. Ils avaient probablement déjà vu pas
mal de ces processions ... En chemin, on rencontra de jeunes allemandes.

Les gardiens se mirent à les taquiner. Les filles riaient, heureuses. Elles se
laissèrent embrasser, chatouiller, et éclataient de rire. Ils riaient tous,
plaisantaient, se jetèrent des mots d'amour durant un bon bout de chemin.
Pendant ce temps, au moins nous n'avions à subir ni cris ni coups de crosse.
Au bout de quatre heures, nous arrivâmes au nouveau camp: Buna. La porte
de fer se referma derrière nous.
CHAPITRE IV
Le camp avait l'air d'avoir subi une épidémie: vide et mort. Seuls quelques
détenus «bien vêtus» se promenaient entre les blocks. Bien entendu, on
nous fit d'abord passer par les douches. Le responsable du camp nous y
rejoignit. C'était un homme fort, bien bâti, large d'épaules; cou de taureau,
lèvres épaisses, cheveux frisés. Il faisait l'impression d'être bon. Un sourire
brillait de temps en temps dans ses yeux bleu cendré. Notre convoi
comportait quelques enfants de dix, douze ans. L'officier s'intéressa à eux et
ordonna qu'on leur apportât quelque nourriture. Après qu'on nous eût donné
de nouveaux habits, nous fûmes installés dans deux tentes. Il fallait attendre
qu'on nous incorpore dans des kommandos de travail, puis on passerait dans
un block. Le soir, les kommandos de travail rentrèrent des chantiers. Appel.
Nous nous mîmes à rechercher des connaissances, à interroger les anciens
pour savoir quel kommando de travail était le meilleur, dans quel block il
faudrait essayer d'entrer. Tous les détenus étaient d'accord pour dire: - Buna
est un camp très bien. On peut tenir le coup. L'essentiel est de ne pas être
affecté au kommando de la construction ... Comme si le choix avait été
entre nos mains. Notre chef de tente était un Allemand. Le visage d'un
assassin, les lèvres charnues, les mains pareilles aux pattes d'un loup. La
nourriture du camp ne lui avait pas mal profité : c'est tout juste s'il pouvait
se remuer. Comme le chef du camp, il aimait les enfants. Aussitôt après
notre arrivée, il leur avait fait apporter du pain, de la soupe et de la
margarine. (En réalité, cette affection n'était pas désintéressée: les enfants
faisaient ici l'objet, entre homosexuels, d'une véritable traite, je l'appris plus
tard.) Il nous annonça: - Vous restez chez moi trois jours, en quarantaine.
Ensuite, vous irez travailler. Demain, visite médicale. Un de ses aides - un
18

enfant aux yeux de voyou et au visage dur - s'approcha de moi : - Veux-tu
appartenir à un bon kommando? - Bien sûr. Mais à une condition: je veux
être avec mon père ... - D'accord, dit-il. Je peux arranger ça. Pour une
misère: tes souliers. Je t'en donnerai d'autres. Je lui refusai mes chaussures.
C'était tout ce qui me restait. . - Je te donnerai en plus une ration de pain
avec un morceau de margarine ... Les souliers lui plaisaient; mais je ne les
lui cédai point. (Ils m'ont quand même été enlevés plus tard. Mais contre
rien, cette fois.) Visite médicale en plein air, aux premières heures de la
matinée, devant trois médecins assis sur un banc. Le premier ne m'ausculta
guère. Il se contenta de me demander: - Tu te portes bien? Qui aurait osé
dire le contraire? Le dentiste, en revanche, semblait plus consciencieux: il
ordonnait d'ouvrir grand la bouche. En réalité, il ne cherchait pas à voir les
dents gâtées, mais les dents en or. Celui qui avait de l'or dans la bouche, on
inscrivait son numéro sur une liste. J'avais, moi, une couronne. Les trois
premiers jours passèrent rapidement. Le quatrième jour, à l'aube, alors que
nous nous tenions devant la tente, des kapos apparurent. Chacun se mit à
choisir les hommes qui lui plaisaient: - Toi ... toi ... et toi ... désignait-il du
doigt, comme on choisit une bête, une marchandise. Nous suivîmes notre
kapo, un jeune. Il nous fit arrêter à l'entrée du premier block, près de la
porte du camp. C'était le block de l'orchestre. «Entrez », ordonna-t-il. Nous
étions surpris : qu'avions-nous à faire avec la musique? L'orchestre jouait
une marche militaire, toujours la même. Des dizaines de kommandos
partaient vers les chantiers, au pas. Les kapos scandaient : « Gauche, droite,
gauche, droite. » Des officiers S.S., plume et papier à la main, inscrivaient
le nombre d'hommes qui sortaient. L'orchestre continua de jouer la même
marche jusqu'au passage du dernier kommando. Le chef d'orchestre
immobilisa alors sa baguette. L'orchestre s'arrêta net, et le kapo hurla : «En
rangs! » Nous nous mîmes en rangs par cinq, avec les musiciens. Nous
sortîmes du camp, sans musique mais au pas cependant: nous avions
toujours dans les oreilles les échos de la marche. - Gauche, droite ! Gauche,
droite ! Nous engageâmes la conversation avec nos voisins, les musiciens.
C'étaient presque tous des Juifs. Juliek, Polonais, des lunettes et un sourire
cynique sur son visage pâle. Louis, originaire de Hollande, violoniste

réputé. Il se plaignait qu'on ne le laissait pas interpréter Beethoven: les Juifs
n'avaient pas le droit de jouer de la musique allemande. Hans, jeune
Berlinois plein d'esprit. Le contremaître était un Polonais: Franek, ancien
étudiant à Varsovie. Juliek m'expliqua: - Nous travaillons dans un dépôt de
matériel électrique, pas loin d'ici. Le travail n'est guère difficile, ni
dangereux. Mais Idek, le kapo, a de temps à autre des accès de folie et il
vaut mieux ne pas se trouver alors sur son chemin. - Tu en as de la chance,
petit, dit Hans, en souriant. Tu es tombé dans un bon kommando ... Dix
minutes plus tard, nous étions devant le dépôt. Un employé allemand, un
civil, le meister, vint à notre rencontre. Il ne fit guère plus attention à
chacun de nous qu'un commerçant à une livraison de vieux chiffons. Nos
camarades avaient raison : le travail n'était pas difficile. Assis par terre, il
fallait compter les boulons, des ampoules et de menues pièces électriques.
Le kapo nous expliqua en long et en large la grande importance de ce
travail, nous avertissant que celui qui se montrerait oisif aurait affaire à lui.
Mes nouveaux camarades me rassurèrent : - Ne crains rien. Il doit dire cela
à cause du meister. Il y avait là de nombreux Polonais en civil et quelques
femmes françaises également. Elles saluèrent des yeux les musiciens.
Franek, le contremaître, me plaça dans un coin : - Ne te crève pas, ne te
presse pas. Mais fais attention qu'un S.S. ne te surprenne pas. Contremaître... j'aurais voulu être près de mon père. - D' accord. Ton père
travaillera ici, à côté de toi. Nous avions de la chance. Deux garçons furent
adjoints à notre groupe : yossi et Tibi, deux frères, Tchécoslovaques, dont
les parents avaient été exterminés à Birkenau. Ils vivaient corps et âme l'un
pour l'autre. Ils devinrent rapidement mes amis. Ayant appartenu jadis à une
organisation de jeunesse sioniste, ils connaissaient d'innombrables chants
hébreux. Aussi nous arrivait-il de fredonner doucement des airs évoquant
les eaux calmes du Jourdain et la sainteté majestueuse de Jérusalem. Nous
parlions également souvent de la Palestine. Leurs parents non plus n'avaient
pas eu le courage de tout liquider et d'émigrer, quand il en était encore
temps. Nous décidâmes que, s'il nous était donné de vivre jusqu'à la
Libération, nous ne demeurerions pas un jour de plus en Europe. Nous
prendrions le premier bateau pour Haïfa. Perdu encore dans ses rêves
19

kabbalistiques, Akiba Drumer avait découvert un verset de la Bible dont le
contenu, traduit en chiffres, lui permettait de prédire la Délivrance pour les
semaines à venir. Nous avions quitté les tentes pour le block des musiciens.
Nous eûmes droit à une couverture, une cuvette et un morceau de savon. Le
chef du bloc était un Juif allemand. C'était bon d'avoir pour maître un Juif.
Il s'appelait Alphonse. Un homme jeune au visage étonnamment vieilli. Il se
dévouait entièrement à la cause de «son» block. Chaque fois qu'il le
pouvait, il organisait une « chaudière» de soupe pour les jeunes, pour les
faibles, pour tous ceux qui rêvaient plus d'un plat supplémentaire que de
liberté. Un jour, alors que nous rentrions du dépôt, on m'appela auprès du
secrétaire du block : - A-7713? - C'est moi. - Après manger, tu iras voir le
dentiste. - Mais ... je n'ai pas mal aux dents ... - Après manger. Sans faute.
Je me rendis au block des malades. Une vingtaine de prisonniers attendaient
en file devant la porte. Il ne fallut pas longtemps pour apprendre l'objet de
notre convocation: c'était l'extraction des dents en or. Juif originaire de
Tchécoslovaquie, le dentiste avait un visage qui ressemblait à un masque
mortuaire. Lorsqu'il ouvrait la bouche, c'était une horrible vision de dents
jaunes et pourries. Assis dans le fauteuil, je lui demandai humblement: Qu'allez-vous faire, monsieur le dentiste? - Enlever ta couronne en or, tout
simplement, répondit-il d'un ton indifférent. J'eus l'idée de feindre un
malaise: - Vous ne pourriez pas attendre quelques jours, monsieur le
docteur ? Je ne me sens pas bien, j'ai de la fièvre ... Il plissa son front,
médita un instant et prit mon pouls. - Bien, petit. Lorsque tu te sentiras
mieux, reviens me voir. Mais n'attends pas que je t'appelle! Je revins le voir
une semaine plus tard. Avec la même excuse : je ne me sentais pas encore
remis. Il ne sembla pas manifester d'étonnement, et je ne sais pas s'il me
crut. Il était probablement content de voir que j'étais revenu de moi-même,
comme je le lui avais promis. Il m'accorda encore un sursis. Quelques jours
après ma visite, on fermait le cabinet du dentiste, qui avait été jeté en
prison. Il allait être pendu. Il s'était avéré qu'il trafiquait pour son propre
compte avec les dents en or des détenus. Je n'éprouvais aucune pitié à son
égard. J'étais même très heureux de ce qui lui arrivait: je sauvais ma
couronne en or. Elle pouvait me servir, un jour, à acheter quelque chose, du

pain, de la vie. Je n'attachais plus d'intérêt qu'à mon assiette de soupe
quotidienne, à mon bout de pain rassis. Le pain, la soupe - c'était toute ma
vie. J'étais un corps. Peut -être moins encore: un estomac affamé.
L'estomac, seul, sentait le temps passer. Je travaillais souvent au dépôt près
d'une jeune française. Nous ne nous parlions pas: elle ne connaissait pas
l'allemand et je ne comprenais pas le français. Elle me semblait être juive,
bien qu'elle passât ici pour« aryenne ».C'était une déportée du travail
obligatoire. Un jour qu'Idek se laissait aller à sa fureur, je me trouvai sur
son chemin. Il se jeta sur moi comme une bête féroce, me frappant dans la
poitrine, sur la tête, me rejetant, me reprenant, donnant des coups de plus en
plus violents, jusqu'au moment où je fus en sang. Comme je me mordais les
lèvres pour ne pas hurler de douleur, il devait prendre mon silence pour du
dédain et il continuait de me frapper de plus belle. Il se calma tout d'un
coup. Comme si rien ne s'était passé, il me renvoya à mon travail. Comme si
nous avions participé ensemble à un jeu dont les rôles avaient la même
importance. Je me traînai vers mon coin. J'avais mal partout. Je sentis une
main fraîche essuyer mon front ensanglanté. C'était l'ouvrière française. Elle
me souriait de son sourire endeuillé et me glissa dans la main un bout de
pain. Elle me regardait droit dans les yeux. Je sentais qu'elle aurait voulu me
parler et que la peur l'étranglait. De longs instants elle resta ainsi, puis son
visage s'éclaira et elle me dit, dans un allemand presque correct: - Mords-toi
les lèvres, petit frère ... Ne pleure pas. Garde ta colère et ta haine pour un
autre jour, pour plus tard. Un jour viendra mais pas maintenant... Attends.
Serre les dents et attends ... Bien des années plus tard, à Paris, je lisais mon
journal dans le métro. En face de moi était assise une dame très belle, aux
cheveux noirs, aux yeux rêveurs. J'avais déjà vu ces yeux quelque part.
C'était elle. - Vous ne me reconnaissez pas, madame? - Je ne vous connais
pas, monsieur. - En 1944, vous étiez en Allemagne, à Buna, n'est-ce pas? Mais oui ... - Vous travailliez dans le dépôt électrique ... - Oui, dit-elle,
quelque peu troublée. Et, après un instant de silence : Attendez donc ... Je
me souviens ... - Idek, le kapo... le petit garçon juif... vos douces paroles ...
Nous quittâmes ensemble le métro pour nous asseoir à la terrasse d'un café.
Nous passâmes la soirée entière à rappeler nos souvenirs. Avant de la
20

quitter, je lui demandai : - Puis-je vous poser une question? - Je sais bien
laquelle, allez. - Laquelle? - Si je suis Juive ? ... Oui, je suis Juive. De
famille pratiquante. Je m'étais procuré pendant l'occupation de faux-papiers
et je me faisais passer pour « aryenne ». C'est ainsi qu'on m'incorpora dans
les groupes de travail obligatoire et que, déportée en Allemagne, j'échappai
au camp de concentration. Au dépôt, personne ne savait que je parlais
l'allemand : cela eût éveillé des soupçons. Ces quelques mots que je vous ai
dits, c'était une imprudence; mais je savais que vous ne me trahiriez pas ...
Une autre fois, il nous fallut charger des moteurs Diesel sur des wagons,
sous la surveillance de soldats allemands. Idek avait les nerfs en boule. Il se
contenait à grand-peine. Soudain, sa fureur éclata. La victime en fut mon
père. - Espèce de vieux fainéant! se mit-il à hurler. Tu appelles ça travailler?
Et il se mit à frapper avec une barre de fer. Mon père ploya d'abord sous les
coups, puis se brisa en deux comme un arbre desséché frappé par la foudre,
et s'écroula. J'avais assisté à toute cette scène sans bouger. Je me taisais. Je
pensais plutôt à m'éloigner pour ne pas recevoir de coups. Bien plus : si
j'étais en colère à ce moment, ce n'était pas contre le kapo, mais contre mon
père. Je lui en voulais de ne pas avoir su éviter la crise d'Idek. Voilà ce que
la vie concentrationnaire avait fait de moi ... Franek, le contremaître,
s'aperçut un jour que j'avais une couronne d'or dans la bouche : - Petit,
donne-moi ta couronne. Je lui répondis que c'était impossible, que sans cette
couronne je ne pourrais plus manger. - Pour ce qu'on te donne à manger,
petit! Je trouvais une autre réponse : on avait inscrit ma couronne sur la
liste, lors de la visite médicale; cela pouvait nous attirer des ennuis à tous
les deux. - Si tu ne me donnes pas ta couronne, cela pourrait te coûter
beaucoup plus cher ! Ce garçon sympathique et intelligent n'était soudain
plus le même. Ses yeux étincelaient d'envie. Je lui dis qu'il me fallait
demander conseil à mon père. - Demande à ton père, petit. Mais je veux une
réponse pour demain. Lorsque j'en parlai à mon père, il pâlit, resta muet un
long moment, puis dit : - Non, mon fils, nous ne pouvons pas le faire. - Il se
vengera sur nous ! - Il n'osera pas, mon fils. Hélas, il savait comment s'y
prendre; il connaissait mon point faible. Mon père n'avait jamais fait de
service militaire et il n'arrivait pas à marcher au pas. Or, ici, tous les

déplacements en groupe devaient se faire au pas cadencé. C'était une
occasion pour Franek de le torturer et, chaque jour, de le rouer férocement
de coups. Gauche, droite : des coups de poing ! Gauche, droite : des gifles !
Je me décidai à donner moi-même des leçons à mon père, à lui apprendre à
changer de pas, à soutenir le rythme. Nous nous mîmes à faire des exercices
devant notre block. Je commandais : « Gauche, droite ! » et mon père
s'exerçait. Des détenus commençaient à se moquer de nous : - Regardez le
petit officier apprendre à marcher au vieux... Hé, petit général, combien de
rations de pain te donne le vieux pour ça ? Mais les progrès de mon père
restaient insuffisants, et les coups continuèrent de pleuvoir sur lui. - Alors,
tu ne sais pas encore marcher au pas, vieux fainéant? Ces scènes se
répétèrent deux semaines durant. Nous n'en pouvions plus. Il fallut se
rendre. Franek éclata, ce jour-là, d'un rire sauvage: - Je savais, je savais
bien, petit, que j'aurais raison de toi. Mieux vaut tard que jamais. Et parce
que tu m'as fait attendre cela te coûtera en plus une ration de pain. Une
ration de pain pour un de mes copains, un célèbre dentiste de Varsovie.
Pour qu'il te retire ta couronne. - Comment? Ma ration de pain pour que tu
aies ma couronne? Franek souriait. - Qu'est-ce que tu voudrais? Que je te
casse les dents d'un coup de poing? Le même soir, aux cabinets, le dentiste
varsovien m'arrachait ma couronne, à l'aide d'une cuillère rouillée. Franek
redevint plus gentil. De temps à autre même, il me donnait un supplément
de soupe. Mais cela ne dura pas longtemps. Quinze jours plus tard, tous les
Polonais étaient transférés dans un autre camp. J'avais perdu ma couronne
pour rien. Quelques jours avant le départ des Polonais, j'avais fait une
nouvelle expérience. C'était un dimanche matin. Notre kommando n'avait
pas besoin ce jour-là d'aller au travail. Mais justement Idek ne voulait pas
entendre parler de rester au camp. Il fallait que nous allions au dépôt. Ce
brusque enthousiasme pour le travail nous laissa stupéfaits. Au dépôt, Idek
nous confia à Franek, disant: - Faites ce que vous voulez. Mais faites
quelque chose. Sinon, vous aurez de mes nouvelles ... Et il disparut. Nous
ne savions que faire. Fatigués de rester accroupis, chacun d'entre nous se
mit à son tour à se promener à travers le dépôt, à la recherche d'un bout de
pain qu'un civil aurait pu oublier là. Arrivé au fond du bâtiment, j'entendis
21

un bruit venant d'une petite salle voisine. Je m'approchai et vis, sur une
paillasse, Idek et une jeune polonaise à moitié nus. Je compris pourquoi
Idek avait refusé de nous laisser au camp. Déplacer cent prisonniers pour
coucher avec une fille ! Cela me parut si comique que j'éclatai de rire. Idek
sursauta, se retourna et me vit, tandis que la fille essayait de couvrir sa
poitrine. J'aurais voulu m'enfuir, mais mes jambes étaient clouées au
plancher. Idek me saisit à la gorge. D'une voix sourde, il me dit : - Attends
voir, mon petit... Tu vas voir ce qu'il en coûte d'abandonner son travail ... Tu
le paieras tout à l'heure, mon petit... Et maintenant, retourne à ta place ...
Une demi-heure avant l'arrêt normal du travail, le kapo assembla tout le
kommando. Appel. Personne ne comprenait ce qui se passait. Un appel à
cette heure? Ici? Moi, je savais. Le kapo tint un bref discours : - Un simple
détenu n'a pas le droit de se mêler des affaires d'autrui. L'un de vous semble
ne pas l'avoir compris. Je m'efforcerai donc de le lui faire comprendre, une
fois pour toutes, clairement. Je sentais la sueur couler dans mon dos. - A7713 ! Je m'avançai. - Une caisse! demanda-t-il. On apporta une caisse. Couche-toi dessus! Sur le ventre ! J'obéis. Puis je ne sentis plus que les
coups de fouet. - Un .,. .. deux' .. .. comptal.t -il . Il prenait son temps entre
chaque coup. Seuls les premiers me firent vraiment mal. Je l'entendais
compter : - Dix ... onze !... Sa voix était calme et me parvenait comme à
travers un mur épais. - Vingt-trois ... Encore deux, pensai-je, à moitié
inconscient. Le kapo attendait. - Vingt-quatre ... vingt-cinq! C'était terminé.
Mais je ne m'en étais pas rendu compte, j'étais évanoui. Je me sentis revenir
à moi sous la douche d'un seau d'eau froide. J'étais toujours étendu sur la
caisse. Je ne voyais, vaguement, que la terre mouillée près de moi. Puis
j'entendis quelqu'un crier. Ce devait être le kapo. Je commençais à
distinguer ce qu'il hurlait: - Debout! Je devais probablement faire des
mouvements pour me relever, parce que je me sentais retomber sur la
caisse. Comme j'aurais voulu me lever! - Debout! hurlait-il de plus belle. Si
au moins je pouvais lui répondre, me disais-je, si je pouvais lui dire que je
ne peux pas bouger. Mais je n'arrivais pas à desserrer les lèvres. Sur l'ordre
d'Idek, deux détenus me relevèrent et me conduisirent devant lui. - Regardemoi dans les yeux! Je le regardais sans le voir. Je pensais à mon père. Il

devait souffrir plus que moi. - Écoute-moi, fils de cochon! me dit Idek
froidement. Voilà pour ta curiosité. Tu en recevras cinq fois autant si tu oses
raconter à quelqu'un ce que tu as vu ! Compris? Je secouai la tête
affirmativement, une fois, dix fois, je la secouai sans fin. Comme si ma tête
avait décidé de dire oui, sans s'arrêter jamais. Un dimanche, comme la
moitié d'entre nous - dont mon père - était au travail, les autres - dont j'étais
- profitaient au block de la grasse matinée. Vers dix heures, les sirènes
d'alarme se mirent à hurler. Alerte. Les chefs des blocks en courant nous
rassemblèrent à l'intérieur des blocks, tandis que les S.S. se réfugiaient dans
les abris. Comme il était relativement facile de s'évader pendant l'alerte - les
gardiens abandonnaient leurs tourelles et le courant électrique était coupé
dans les barbelés - ordre était donné aux S.S. d'abattre quiconque se
trouverait en dehors de son block. En quelques instants, le camp ressembla à
un navire évacué. Pas âme qui vive dans les allées. Près de la cuisine, deux
chaudrons de soupe chaude et fumante avaient été abandonnés, à moitié
pleins. Deux chaudrons de soupe! En plein milieu de l'allée, deux chaudrons
de soupe, sans personne pour les garder! Festin royal perdu, suprême
tentation! Des centaines d'yeux les contemplaient, étincelants de désir. Deux
agneaux guettés par des centaines de loups. Deux agneaux sans berger,
offerts. Mais qui oserait? La terreur était plus forte que la faim. Soudain,
nous vîmes s'ouvrir imperceptiblement la porte du block 37. Un homme
apparut, rampant comme un ver dans la direction des chaudrons. Des
centaines d'yeux suivaient ses mouvements. Des centaines d'hommes
rampaient avec lui, ·s'écorchaient avec lui sur les cailloux. Tous les cœurs
tremblaient, mais surtout d'envie. Il avait osé, lui. Il toucha le premier
chaudron, les cœurs battaient plus fort : il avait réussi. La jalousie nous
dévorait, nous consumait comme de la paille. Nous ne pensions pas un
instant à l'admirer. Pauvre héros qui allait au suicide pour une ration de
soupe, nous l'assassinions en pensée. Etendu près du chaudron, il tentait
pendant ce temps de se soulever jusqu'au bord. Soit faiblesse, soit crainte, il
restait là, rassemblant sans doute ses dernières forces. Enfin il réussit à se
hisser sur le bord du récipient. Un instant, il sembla se regarder dans la
soupe, cherchant son reflet de fantôme. Puis, sans raison apparente, il
22

poussa un hurlement terrible, un râle que je n'avais jamais entendu et, la
bouche ouverte, il jeta sa tête vers le liquide encore fumant. Nous
sursautâmes à la détonation. Retombé à terre, le visage maculé de soupe,
l'homme se tordit quelques secondes au pied du chaudron, puis ne bougea
plus. Nous commençâmes alors d'entendre les avions. Presque aussitôt, les
baraques se mirent à trembler. - On bombarde Buna! cria quelqu'un. Je
pensai à mon père. Mais j'étais quand même heureux. Voir l'usine se
consumer dans l'incendie, quelle vengeance! On avait bien entendu parler
des défaites des troupes allemandes sur les divers fronts, mais on ne savait
trop s'il fallait y croire. Aujourd'hui, c'était du concret ! Aucun de nous
n'avait peur. Et pourtant, si une bombe était tombée sur les blocks, elle
aurait fait des centaines de victimes d'un seul coup. Mais on ne craignait
plus la mort, en tout cas, pas cette mort-là. Chaque bombe qui éclatait nous
remplissait de joie, nous redonnait confiance en la vie. Le bombardement
dura plus d'une heure. S'il avait pu durer dix fois dix heures ... Puis le
silence se rétablit. Le dernier bruit d'avion américain disparu avec le vent,
nous nous retrouvions dans notre cimetière. À l'horizon s'élevait une large
traînée de fumée noire. Les sirènes se remirent à hurler. C'était la fin de
l'alerte. Tout le monde sortit des blocks. On respirait à pleins poumons l'air
tout empli de feu et de fumée, et les yeux étaient illuminés d'espoir. Une
bombe était tombée au milieu du camp, près de la place d'appel, mais elle
n'avait pas explosé. Nous dûmes la transporter en dehors du camp. Le chef
du camp, accompagné de son adjoint et du kapo en chef, faisait une tournée
d'inspection à travers les allées. Le raid avait laissé sur son visage les traces
d'une grande peur. En plein milieu du camp, seule victime, gisait le corps de
l'homme au visage souillé de soupe. Les chaudrons furent rapportés dans la
cuisine. Les S.S. avaient regagné leur poste sur les tourelles, derrière leurs
mitrailleuses. L'entracte était terminé. Au bout d'une heure, on vit revenir
les kommandos, au pas, comme d'habitude. J'aperçus avec joie mon père. Plusieurs bâtiments ont été rasés, me dit-il, mais le dépôt n'a pas souffert ...
Dans l'après-midi, nous allâmes, avec entrain, déblayer les ruines. Une
semaine plus tard, en rentrant du travail, nous aperçûmes au milieu du
camp, sur la place de l'appel, une potence noire. Nous apprîmes que la

soupe serait distribuée seulement après l'appel. Celui-ci dura plus longtemps
que d'ordinaire. Les ordres étaient donnés d'une manière plus sèche que les
autres jours et l'air avait d'étranges résonances. - Découvrez-vous ! hurla
soudain le chef du camp. Dix mille calots furent enlevés en même temps. Couvrez-vous! Dix mille calots rejoignirent les crânes, avec la rapidité de
l'éclair. La porte du camp s'ouvrit. Une section de S.S. apparut et nous
entoura : un S.S. tous les trois pas. Des tourelles, les mitrailleuses étaient
pointées vers la place d'appel. - ils craignent des troubles, murmura Juliek.
Deux S.S. s'étaient dirigés vers le cachot. ils revinrent, encadrant le
condamné. C'était un jeune, de Varsovie. il avait trois années de camp de
concentration derrière lui. C'était un garçon fort et bien bâti, un géant
comparé à moi. Le dos à la potence, le visage tourné vers son juge, le chef
du camp, il était pâle, mais semblait plus ému qu'effrayé. Ses mains
enchaînées ne tremblaient point. Ses yeux contemplaient froidement les
centaines de gardiens S.S., les milliers de prisonniers qui l'entouraient. Le
chef de camp se mit à lire le verdict, martelant chaque phrase : - Au nom du
Rez'chsführer Himmler... le détenu n° ... a dérobé pendant l'alerte ... D'après
la loi... paragraphe ... le détenu n° ... est condamné à la peine de mort. Que
ce soit un avertissement et un exemple pour tous les détenus. Personne ne
bougea. J'entendis battre mon cœur. Les milliers de gens qui mouraient
quotidiennement à Auschwitz et à Birkenau, dans les fours crématoires,
avaient cessé de me troubler. Mais celui-ci, appuyé à sa potence de mort,
celui-ci me bouleversait. - Ça va bientôt finir, cette cérémonie? J'ai faim ...
chuchotait Juliek. Sur un signe du chef de camp, le Lagerkapo s'approcha
du condamné. Deux prisonniers l'aidaient dans sa tâche. Pour deux assiettes
de soupe. Le kapo voulut bander les yeux du condamné, mais celui-ci
refusa. Après un long moment d'attente, le bourreau lui mît la corde autour
du cou. Il allait faire signe à ses aides de retirer la chaise de dessous les
pieds du condamné, lorsque celui-ci s'écria, d'une voix forte et calme : Vive la liberté ! Je maudis l'Allemagne ! Je maudis ! Je mau ... Les
bourreaux avaient achevé leur travail. Tranchant comme une épée, un ordre
traversa l'air: - Découvrez-vous ! Dix mille détenus rendirent les honneurs. Couvrez-vous ! Puis le camp tout entier, block après block, dut défiler
23

devant le pendu et fixer les yeux éteints du mort, sa langue pendante. Les
kapos et les chefs du block obligeaient chacun à regarder ce visage bien en
face. Après le défilé, on nous donna la permission de regagner les blocks
pour prendre le repas. Je me souviens que j'ai trouvé ce soir-là la soupe
excellente ... J'ai vu d'autres pendaisons. Je n'ai jamais vu un seul de ces
condamnés pleurer. Il y avait longtemps que ces corps desséchés avaient
oublié la saveur amère des larmes. Sauf une fois. L'Oberkapo du 52è
kommando des câbles était un Hollandais : un géant, dépassant deux mètres.
Sept cents détenus travaillaient sous ses ordres et tous l'aimaient comme un
frère. Jamais personne n'avait reçu une gifle de sa main, une injure de sa
bouche. Il avait à son service un jeune garçon, un pipet comme on les
appelait. Un garçon d'une douzaine d'années au visage fin et beau,
incroyable dans ce camp. (À Buna, on haïssait les pipet: ils se montraient
souvent plus cruels que les adultes. J'ai vu un jour l'un d'eux âgé de treize
ans, battre son père parce que celui-ci n'avait pas bien fait son lit. Comme le
vieux pleurait doucement, l'autre hurlait: « Si tu ne cesses pas de pleurer
tout de suite, je ne t'apporterai plus de pain. Compris? »Mais le petit
serviteur du Hollandais était adoré de tous. Il avait le visage d'un ange
malheureux). Un jour, la centrale électrique de Buna sauta. Appelée sur les
lieux, la Gestapo conclut à un sabotage. On découvrit une piste. Elle
aboutissait au block de l' Oberkapo hollandais. Et là, on découvrit, après
une fouille, une quantité importante d'armes ! L'Oberkapo fut arrêté sur-lechamp. Il fut torturé des semaines durant, mais en vain. Il ne livra aucun
nom. Il fut transféré à Auschwitz. On n'en entendit plus parler. Mais son
petit pipel était resté au camp, au cachot. Mis également à la torture, il resta,
lui aussi, muet. Les S.S. le condamnèrent alors à mort, ainsi que deux autres
détenus chez lesquels on avait découvert des armes. Un jour que nous
revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d'appel,
trois corbeaux noirs. Appel. Les S.S. autour de nous, les mitrailleuses
braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés - et
parmi eux, le petit pipel l'ange aux yeux tristes. Les S.S. paraissaient plus
préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des
milliers de spectateurs n'était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le

verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l'enfant. Il était livide, presque
calme, se mordant les lèvres. L'ombre de la potence le recouvrait. Le
Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois S.S. le
remplacèrent. Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises.
Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants. Vive la liberté! crièrent les deux adultes. Le petit, lui, se taisait. - Où est le
Bon Dieu, où est-il? demanda quelqu'un derrière moi. Sur un signe du chef
de camp, les trois chaises basculèrent. Silence absolu dans tout le camp. A
l'horizon, le soleil se couchait. - Découvrez-vous! hurla le chef du camp. Sa
voix était rauque. Quant à nous, nous pleurions. - Couvrez-vous ! Puis
commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait,
grossie, bleutée. Mais la troisième corde n'était pas immobile: si léger, le
petit garçon vivait encore ... Plus d'une demi-heure il resta ainsi, à lutter
entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux. Et nous devions le regarder
bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue
était encore rouge, ses yeux pas encore éteints. Derrière moi, j'entendis le
même homme demander: - Où donc est Dieu? Et je sentais en moi une voix
qui lui répondait : - Où il est? Le voici - il est pendu ici, à cette potence ...
Ce soir-là, la soupe avait un goût de cadavre.
CHAPITRE V
L'été touchait à sa fin. L'année juive se terminait. La veille de RochHachanah, dernier jour de cette année maudite, tout le camp était électrisé
par la tension qui régnait dans les cœurs. C'était malgré tout un jour
différent des autres. Le dernier jour de l'année. Le mot « dernier» rendait un
son très étrange. Si c'était vraiment le dernier jour? On nous distribua le
repas du soir, une soupe bien épaisse, mais personne n'y toucha. On voulait
attendre jusqu'après la prière. Sur la place d'appel, entourés de barbelés
électrifiés, des milliers de Juifs silencieux se sont rassemblés, le visage
décomposé. La nuit gagnait. De tous les blocks, d'autres prisonniers
continuaient d'affluer, capables soudain de vaincre le temps et l'espace, de
les soumettre à leur volonté. «Qu'es-Tu, mon Dieu, pensais-je avec colère,
comparé à cette masse endolorie qui vient Te crier sa foi, sa colère, sa
24

révolte? Que signifie Ta grandeur, maître de l'Univers, en face de toute cette
faiblesse, en face de cette décomposition et de cette pourriture? Pourquoi
encore troubler leurs esprits malades, leurs corps infirmes? » Dix mille
hommes étaient venus assister à l'office solennel, chefs de blocks, kapos,
fonctionnaires de la mort. - Bénissez l'Éternel ... La voix de l'officiant venait
de se faire entendre. Je crus d'abord que c'était le vent. - Béni soit le nom de
l'Eternel ! Des milliers de bouches répétaient la bénédiction, se
prosternaient comme des arbres dans la tempête. Béni soit le nom de
l'Éternel ! Pourquoi, mais pourquoi Le bénirais-je? Toutes mes fibres se
révoltaient. Parce qu'Il avait fait brûler des milliers d'enfants dans ses
fosses? Parce qu'Il faisait fonctionner six crématoires jour et nuit les jours
de Sabbat et les jours de fête? Parce que dans Sa grande puissance Il avait
créé Auschwitz, Birkenau, Buna et tant d'usines de la mort? Comment Lui
dirais-je : « Béni sois-Tu, l'Éternel, Maître de l'Univers, qui nous a élus
parmi les peuples pour être torturés jour et nuit, pour voir nos pères, nos
mères, nos frères finir au crématoire? Loué soit Ton Saint Nom, Toi qui
nous as choisis pour être égorgés sur Ton autel? » J'entendais la voix de
l'officiant s'élever, puissante et brisée à la fois, au milieu des larmes, des
sanglots, des soupirs de toute l'assistance : - Toute la terre et l'univers sont à
Dieu! Il s'arrêtait à chaque instant, comme s'il n'avait pas la force de
retrouver sous les mots leur contenu. La mélodie s'étranglait dans sa gorge.
Et moi, le mystique de jadis, je pensais : «Oui, l'homme est plus fort, plus
grand que Dieu. Lorsque Tu fus déçu par Adam et Ève, Tu les chassas du
paradis. Lorsque la génération de Noé Te déplut, Tu fis venir le Déluge.
Lorsque Sodome ne trouva plus grâce à Tes yeux, Tu fis pleuvoir du ciel le
feu et le soufre. Mais ces hommes-ci que Tu as trompés, que Tu as laissés
torturer, égorger, gazer, calciner, que font-ils? Ils prient devant Toi! Ils
louent Ton nom! » - Toute la création témoigne de la Grandeur de Dieu!
Autrefois, le jour du Nouvel An dominait ma vie. Je savais que mes péchés
attristaient l'Éternel, j'implorais Son pardon. Autrefois, je croyais
profondément que d'un seul de mes gestes, que d'une seule de mes prières
dépendait le salut du monde. Aujourd'hui, je n'implorais plus. Je n'étais plus
capable de gémir. Je me sentais, au contraire, très fort. J'étais l'accusateur.

Et l'accusé: Dieu. Mes yeux s'étaient ouverts et j'étais seul, terriblement seul
dans le monde, sans Dieu, sans hommes. Sans amour ni pitié. Je n'étais plus
rien que cendres, mais je me sentais plus fort que ce Tout-Puissant auquel
on avait lié ma vie si longtemps. Au milieu de cette assemblée de prière,
j'étais comme un observateur étranger. L'office s'acheva par le Kaddich.
Chacun disait Kaddich sur ses parents, sur ses enfants, sur ses frères et sur
soi-même. Un long moment nous restâmes sur la place d'appel. Personne
n'osait s'arracher à ce mirage. Puis l'heure du coucher arriva, et les détenus
regagnèrent à petits pas leurs blocks. J'entendis qu'on se souhaitait une
bonne année ! Je partis en courant à la recherche de mon père. Et j'avais
peur en même temps de devoir lui souhaiter une heureuse année à laquelle
je ne croyais plus. Il était debout près du block, appuyé contre le mur,
courbé, les épaules affaissées comme sous une lourde charge. Je m'en
approchai, lui pris une main et la baisai. Une larme y tomba. De qui, cette
larme? La mienne? La sienne? Je ne dis rien. Lui non plus. Nous ne nous
étions jamais compris aussi clairement. Le son de la cloche nous rejeta dans
la réalité. Il fallait aller se coucher. Nous revenions de très loin. Je levai mes
yeux pour voir le visage de mon père, courbé au-dessus de moi, pour
essayer de surprendre un sourire, ou quelque chose qui lui ressemblât sur sa
figure desséchée et vieillie. Mais rien. Pas l'ombre d'une expression.
Vaincu. Yom Kippour. Le jour du Grand Pardon. Fallait-il jeûner? La
question était âprement débattue. Jeûner pouvait signifier une mort plus
certaine, plus rapide. On jeûnait ici toute l'année. Toute l'année, c'était Yom
Kippour. Mais d'autres disaient qu'il fallait jeûner, justement parce que
c'était un danger de le faire. Il fallait montrer à Dieu que même ici, dans cet
enfer clos, on était capable de chanter Ses louanges. Je ne jeûnai pas.
D'abord pour faire plaisir à mon père, qui m'avait défendu de le faire. Puis,
il n'y avait plus aucune raison que je jeûne. Je n'acceptais plus le silence de
Dieu. Avalant ma gamelle de soupe, je voyais dans ce geste un acte de
révolte et de protestation contre Lui. Et je grignotais mon bout de pain. Au
fond de mon cœur, je sentais qu'il s'était fait un grand vide. Les S.S. nous
offrirent un beau cadeau pour la nouvelle année. Nous rentrions du travail.
Une fois franchie la porte du camps nous sentîmes quelque chose
25

d'inhabituel dans l'air. L'appel dura moins que de coutume. La soupe du soir
fut distribuée à toute vitesse, avalée aussitôt, dans l'angoisse. Je ne me
trouvais plus dans le même block que mon père. On m'avait transféré à un
autre kommando, celui du bâtiment, où je devais, douze heures par jour,
traîner de lourds blocs de pierre. Le chef de mon nouveau block était un Juif
allemand, petit de taille, au regard aigu. Il nous annonça, ce soir-là, que
personne n'avait le droit de quitter le block après la soupe du soir. Et un mot
terrible circula bientôt: la sélection. Nous savions ce que cela voulait dire.
Un S.S. allait nous examiner. Lorsqu'il trouverait un faible, un «musulman
», comme nous disions, il inscrirait son numéro : bon pour le crématoire.
Après la soupe, on se réunit entre les lits. Les vétérans disaient : - Vous
avez de la chance d'avoir été amenés ici si tard. C'est un paradis,
aujourd'hui, comparé à ce que le camp était il y a deux ans. Buna était alors
un vrai enfer. Il n'y avait pas d'eau, pas de couvertures, moins de soupe et
de pain. La nuit, on dormait presque nus, et il faisait moins trente. On
ramassait les cadavres par centaines tous les jours. Le travail était très dur.
Aujourd'hui, c'est un petit paradis. Les kapos avaient reçu l'ordre de tuer
chaque jour un certain nombre de prisonniers. Et chaque semaine, la
sélection. Une sélection impitoyable... Oui, vous avez de la chance. - Assez!
Taisez-vous! implorai-je. Vous raconterez vos histoires demain, ou un autre
jour. Ils éclataient de rire. Ils n'étaient pas des vétérans pour rien. - Tu as
peur? Nous aussi, nous avions peur. Et il y avait de quoi - autrefois. Les
vieillards demeuraient dans leur coin, muets, immobiles, traqués. Certains
priaient. Une heure de délai. Dans une heure, nous allions connaître le
verdict : la mort, ou le sursis. Et mon père? Je m'en souvenais seulement
maintenant. Comment passerait-il la sélection? Il avait tellement vieilli...
Notre chef de block n'était pas sorti des camps de concentration depuis
1933. Il avait déjà passé par tous les abattoirs, par toutes les usines de la
mort. Vers neuf heures, il se planta au milieu de nous : - Achtung! Le
silence se fit aussitôt. - Écoutez bien ce que je vais vous dire. (pour la
première fois, je sentais sa voix trembler). Dans quelques instants
commencera la sélection. Vous devrez vous déshabiller entièrement. Puis
passer l'un après l'autre devant les médecins S.S. J'espère que vous réussirez

tous à passer à travers. Mais vous devez vous-même augmenter vos
chances. Avant d'entrer dans la pièce d'à côté, faites quelques mouvements
de façon à vous donner un peu de couleur. Ne marchez pas longtemps,
courez ! Courez comme si le diable était à vos trousses! Ne regardez pas les
S.S. Courez, droit devant vous ! Il s'interrompit un instant, puis ajouta : - Et,
l'essentiel, n'ayez pas peur ! Voilà un conseil que nous aurions bien aimé
pouvoir suivre. Je me déshabillai, laissant mes vêtements sur le lit. Ce soir,
il n'y avait aucun danger qu'on les dérobât. Tibi et Yossi, qui avaient changé
de kommando en même temps que moi, vinrent me dire: - Restons
ensemble. On sera plus forts. Yossi murmurait quelque chose entre ses
dents. il devait prier. Je n'avais jamais su que y os si était croyant. J'avais
même toujours cru le contraire. Tibi, lui, se taisait, très pâle. Tous les
détenus du block se tenaient nus entre les lits. C'est ainsi qu'on doit se tenir
au Jugement dernier. - ils arrivent ! ... Trois officiers S.S. entouraient le
fameux docteur Mengele, celui qui nous avait reçu à Birkenau. Le chef de
block, essayant de sourire, nous interrogea : - Prêts? Oui, nous étions prêts.
Les médecins S.S. aussi. Le docteur Mengele tenait une liste à la main: nos
numéros. il fit signe au chef de block : «On peut commencer! » Comme s'il
s'agissait d'un jeu. Les premiers à passer furent les «personnalités» du
block, Stubenelteste, kapos, contremaîtres, tous en parfaite condition
physique, naturellement ! Puis ce fut le tour des simples détenus. Le docteur
Mengele les toisait des pieds à la tête. De temps à autre, il notait un numéro.
Une seu1e pensée m'emplissait: ne pas laisser prendre mon numéro, ne pas
laisser voir mon bras gauche. Il n'y avait plus, devant moi, que Tibi et
Yossi. Ils passèrent. J'eus le temps de me rendre compte que Mengele
n'avait pas inscrit leur numéro. Quelqu'un me poussait. C'était mon tour. Je
courus sans regarder en arrière. La tête me tournait : tu es trop maigre, tu es
faible, tu es trop maigre, tu es bon pour la cheminée ... La course me
semblait interminable, je croyais courir depuis des années ... Tu es trop
maigre, tu es trop faible... Enfin j'étais arrivé, à bout de forces. Mon souffle
repris, j'interrogeai Yossi et Tobi: - On m'a inscrit? - Non, dit Yossi. Il
ajouta en souriant : De toute façon, il n'aurait pas pu, tu courais trop vite ...
Je me mis à rire. J'étais heureux. J'aurais voulu les embrasser. En cet instant,
26

peu importaient les autres ! On ne m'avait pas inscrit. Ceux dont le numéro
avait été noté se tenaient à l'écart, abandonnés du monde entier. Quelques
uns pleuraient en silence. Les officiers S.S. s'en allèrent. Le chef de block
apparut, son visage reflétant notre lassitude à tous: - Tout s'est bien passé.
Ne vous inquiétez pas. il n'arrivera rien à personne. À personne ... il essayait
encore de sourire. Un pauvre Juif amaigri, desséché, l'interrogea avidement,
d'une voix tremblante : - Mais ... mais, blockelteste, on m'a pourtant inscrit!
Le chef de block laissa éclater sa colère : comment, on refusait de le croire !
- Qu'est-ce que c'est encore? Je mens, peut-être? Je vous le dis une fois pour
toutes : il ne vous arrivera rien! À personne! Vous vous complaisez dans le
désespoir, imbéciles que vous êtes! La cloche sonna, nous indiquant que la
sélection était achevée dans tout le camp. De toutes mes forces, je me mis à
courir vers le block 36 ; je rencontrai mon père en chemin. il venait à moi : Alors ? Tu as passé? - Oui. Et toi? - Aussi. Comme on respirait,
maintenant ! Mon père avait pour moi un cadeau: une demi-ration de pain
obtenue en échange d'un morceau de caoutchouc, trouvé au dépôt, qui
pouvait servir à confectionner une semelle. La cloche. il fallait déjà nous
séparer, aller se coucher. Tout était réglé sur une cloche. Elle me donnait
des ordres et je les exécutais automatiquement. Je la haïssais. Lorsqu'il
m'arrivait de rêver à un monde meilleur, j'imaginais seulement un univers
sans cloche. Quelques jours passèrent. Nous ne pensions plus à la sélection.
Nous allions au travail comme d'habitude et chargions de lourdes pierres
dans les wagons. Les rations s'étaient faites plus maigres : c'était le seul
changement. Nous nous étions levés avant l'aube comme tous les jours.
Nous avions reçu le café noir, la ration de pain. Nous allions nous rendre au
chantier comme d'habitude. Le chef du block arriva en courant : - Un peu de
calme un instant. J'ai ici une liste de numéros. Je vais vous les lire. Tous
ceux que j'appellerai n'iront pas ce matin au travail: ils resteront au camp.
Et, d'une voix molle, il lut une dizaine de nombres. Nous avions compris:
c'étaient ceux de la sélection. Le docteur Mengele n'avait pas oublié. Le
chef du block se dirigea vers sa chambre. Une dizaine de prisonniers
l'entourèrent, s'accrochant à ses vêtements : - Sauvez-nous! Vous nous aviez
promis ... Nous voulons aller au chantier, nous avons assez de force pour

travailler. Nous sommes de bons ouvriers. Nous pouvons ... nous voulons ...
Il tenta de les calmer, de les rassurer sur leur sort, de leur expliquer que le
fait qu'ils restaient au camp ne voulait pas dire grand-chose, n'avait pas une
signification tragique : - J'y reste bien tous les jours ... C'était un argument
un peu faible. Il s'en aperçut, n'ajouta plus un mot et s'enferma dans sa
chambre. La cloche venait de sonner. - En rangs! Peu importait maintenant
que le travail fût dur. L'essentiel était de se trouver loin du block, loin du
creuset de la mort, loin du centre de l'enfer. J'aperçus mon père courant dans
ma direction. J'eus peur tout à coup. - Que se passe-t-il ? Essoufflé, il
n'arrivait pas à desserrer ses lèvres. - Moi aussi ... moi aussi... Ils m'ont dit
de rester au camp. Ils avaient inscrit son numéro sans qu'il s'en aperçût. Que va-t-on faire? dis-je angoissé. Mais c'est lui qui voulait me rassurer : Ce n'est pas encore certain. Il y a encore des chances d'y échapper. Ils vont
faire aujourd'hui une seconde sélection ... une sélection décisive ... Je me
taisais. Il sentait le temps lui manquer. Il parlait vite: il aurait voulu me dire
tant de choses. Il s'embrouillait dans ses mots, sa voix s'étranglait. Il savait
qu'il me faudrait partir dans quelques instants. Il allait rester seul, si seul ... Tiens, prends ce couteau, me dit-il, je n'en ai plus besoin. Il pourra te servir,
à toi. Et prends aussi cette cuiller. Ne les vends pas. Vite ! Allons, prends ce
que je te donne ! L'héritage ... - Ne parle pas comme ça, père. (Je me sentais
sur le point d'éclater en sanglots). Je ne veux pas que tu dises ça. Garde la
cuiller et le couteau. Tu en as besoin autant que moi. Nous nous reverrons
ce soir, après le travail. Il me fixa de ses yeux fatigués et voilés par le
désespoir. Il reprit : - Je te le demande ... Prends-les, fais ce que je te
demande, mon fils. Nous n'avons pas le . temps ... Fais ce que te dit ton
père. Notre kapo hurla l'ordre de se mettre en marche. Le kommando se
dirigea vers la porte du camp. Gauche, droite! Je mordais mes lèvres. Mon
père était resté près du block, appuyé contre le mur. Puis il se mit à courir,
pour nous rattraper. Peut-être avait-il oublié de me dire quelque chose ...
Mais nous marchions trop vite ... Gauche, droite ! Nous étions déjà à la
porte. On nous comptait, dans un vacarme de musique militaire. Nous
étions dehors. Toute la journée, je déambulai comme un somnambule. Tibi
et Yossi me jetaient de temps à autre un mot fraternel. Le kapo, lui aussi,
27

essayait de me rassurer. Il m'avait donné un travail plus facile aujourd'hui.
J'avais mal au cœur. Comme ils me traitaient bien! Comme un orphelin. Je
pensais : même maintenant, mon père m'aide encore. Je ne savais pas moimême ce que je voulais, que le jour passât vite ou non. J'avais peur de me
trouver seul le soir. Qu'il eût été bon de mourir ici! Nous prîmes enfin le
chemin du retour. Comme j'aurais voulu alors qu'on nous ordonnât de
courir! La marche militaire. La porte. Le camp. Je courus vers le block 36. y
avait-il encore des miracles sur la terre? Il vivait. Il avait échappé à la
seconde sélection. Il avait pu encore prouver son utilité ... Je lui rendis le
couteau et la cuiller. Akiba Drumer nous a quittés, victime de la sélection. Il
déambulait ces derniers temps perdu parmi nous, les yeux vitreux, contant à
chacun sa faiblesse: «Je n'en peux plus ... C'est fini...» Impossible de
remonter son moral. Il n'écoutait pas ce qu'on lui disait. Il ne faisait que
répéter que tout était fini pour lui, qu'il ne pouvait plus soutenir le combat,
qu'il n'avait plus la force, ni la foi. Ses yeux se vidaient d'un seul coup,
n'étaient plus que deux plaies ouvertes, deux puits de terreur. Il n'était pas le
seul à avoir perdu sa foi, en ces jours de sélection. J'ai connu un rabbin
d'une petite ville de Pologne, un vieillard, courbé, les lèvres toujours
tremblantes. Il priait tout le temps, dans le block, au chantier, dans les
rangs. Il récitait de mémoire des pages entières du Talmud, discutait avec
lui-même, posait les questions et se répondait. Et un jour, il me dit : - C'est
fini. Dieu n'est plus avec nous. Et, comme s'il s'était repenti d'avoir
prononcé ces mots, aussi froidement, aussi sèchement, il ajouta de sa voix
éteinte : - Je sais. On n'a pas le droit de dire de telles choses. Je le sais bien.
L'homme est trop petit, trop misérablement infime pour chercher à
comprendre les voies mystérieuses de Dieu. Mais, que puis-je faire, moi? Je
ne suis pas un Sage, un Juste, je ne suis pas un Saint. Je suis une simple
créature de chair et d'os. Je souffre l'enfer dans mon âme et dans ma chair.
J'ai des yeux aussi, et je vois ce qu'on fait ici. Où est la Miséricorde divine?
Où est Dieu? Comment puis-je croire, comment peut-on croire à ce Dieu de
miséricorde? Pauvre Akiba Drumer, s'il avait pu continuer à croire en Dieu,
à voir dans ce calvaire une épreuve de Dieu, il n'eût pas été emporté par la
sélection. Mais dès qu'il avait senti les premières fissures dans sa foi, il avait

perdu ses raisons de lutter et avait commencé à agoniser. Lorsqu'arriva la
sélection, il était condamné d'avance, tendant son cou au bourreau. Il nous
demanda seulement : - Dans trois jours, je ne serai plus... Dites Kaddich
pour moi. Nous le lui promîmes: dans trois jours, voyant s'élever la fumée
de la cheminée, nous penserions à lui. Nous rassemblerions dix hommes et
nous ferions un office spécial. Tous ses amis diraient Kaddich. Alors, il s'en
fut, dans la direction de l'hôpital, d'un pas presque sûr, sans regarder en
arrière. Une ambulance l'attendait pour le conduire à Birkenau. C'étaient
alors des jours terribles. Nous recevions plus de coups que de nourriture,
nous étions écrasés par le travail. Et trois jours après son départ, nous
oubliâmes de dire le Kaddich. L'hiver était là. Les jours se firent courts et
les nuits devinrent presque insupportables. Aux premières heures de l'aube,
le vent glacé nous lacérait comme un fouet. On nous donna les vêtements
d'hiver : des chemises rayées un peu plus épaisses. Les vétérans trouvèrent
là une nouvelle occasion de ricaner : - Maintenant, vous allez sentir
vraiment le goût du camp! Nous partions au travail comme d'habitude, le
corps glacé. Les pierres étaient si froides qu'il semblait à les toucher que nos
mains y resteraient collées. Mais on s'habitue à tout. A Noël et le Jour de
l'An, on ne travailla pas. Nous eûmes droit à une soupe moins claire. Vers le
milieu de janvier, mon pied droit se mit à enfler, à cause du froid. Je ne
pouvais plus le poser à terre. J'allai à la visite. Le médecin, un grand
médecin juif, un détenu comme nous, fut catégorique : - Il faut l'opérer! Si
nous attendons, il faudra amputer les doigts de pied et peut-être la jambe. Il
ne me manquait plus que cela! Mais je n'avais pas le choix. Le médecin
avait décidé l'opération, il n'y avait pas à discuter. J'étais même content que
ce fût lui qui prît la décision. On me mit dans un lit, avec des draps blancs.
J'avais oublié que les gens dormaient dans des draps. Ce n'était pas mal du
tout, l'hôpital : on avait droit à du bon pain, à de la soupe plus épaisse. Plus
de cloche, plus d'appel, plus de travail. De temps en temps, je pouvais faire
parvenir un bout de pain à mon père. Près de moi était couché un Juif
hongrois atteint de dysenterie. La peau et les os, des yeux éteints. Je
n'entendais que sa voix; c'était la seule manifestation de sa vie. D'où
prenait-il la force de parler? - Il ne faut pas te réjouir trop tôt, mon petit. Ici
28

aussi, il y a la sélection. Plus souvent même que dehors. L'Allemagne n'a
pas besoin des Juifs malades. L'Allemagne n'a pas besoin de moi. Au
prochain transport, tu auras un nouveau voisin. Écoute-moi donc, suis mon
conseil : quitte l'hôpital avant la sélection ! Ces paroles qui sortaient de
dessous terre, d'une forme sans visage, m'emplirent de terreur. Certes oui,
l'hôpital était bien exigu, et si de nouveaux malades arrivaient ces jours-ci,
il faudrait faire de la place. Mais peut-être mon voisin sans visage, craignant
d'être parmi les premières victimes, voulait- il simplement me chasser,
libérer mon lit pour se donner une chance de survivre. Peut-être ne voulait-il
que m'effrayer. Pourtant, s'il disait vrai? Je décidai d'attendre les
événements. Le médecin vint m'annoncer qu'on m'opérerait le lendemain. N'aie pas peur, ajouta-t-il, tout se passera bien. A dix heures du matin, on
m'amena dans la chambre d'opération. «Mon» docteur était présent. J'en fus
réconforté. Je sentais qu'en sa présence rien de grave ne pourrait m'arriver.
Chacun de ses mots était un baume et chacun de ses regards m'arrivait
comme un signe d'espoir. - Ça te fera un peu mal, me dit-il, mais ça passera.
Serre les dents. L'opération dura une heure. On ne m'avait pas endormi. Je
ne quittais pas mon médecin du regard. Puis je me sentis sombrer ...
Lorsque je revins à moi, ouvrant les yeux, je ne vis d'abord qu'une immense
blancheur, mes draps, puis j'aperçus le visage de mon médecin au-dessus de
moi: - Tout s'est bien passé. Tu es courageux, petit. Maintenant tu vas rester
ici deux semaines, te reposer convenablement, et tout sera fini. Tu mangeras
bien, tu détendras ton corps et tes nerfs ... Je ne faisais que suivre les
mouvements de ses lèvres. Je comprenais à peine ce qu'il me disait, mais le
bourdonnement de sa voix me faisait du bien. Soudain une sueur froide me
couvrit le front: je ne sentais plus ma jambe! M'avaient-ils amputé? Docteur, balbutiai-je, docteur? - Qu'y a-t-il, petit? Je n'avais pas le courage
de lui poser la question. - Docteur, j'ai soif ... Il me fit apporter de l'eau. Il
souriait. Il se préparait à sortir, voir d'autres malades. - Docteur? - Quoi? Pourrai-je encore me servir de ma jambe? Il cessa de sourire. J'eus très peur.
Il me dit : - Petit, tu as confiance en moi? - Très confiance, docteur. - Eh
bien, écoute-moi: dans quinze jours tu seras complètement rétabli. Tu
pourras marcher comme les autres. La plante de ton pied était pleine de·

pus. Il fallait seulement crever cette poche. On ne t'a pas amputé. Tu verras,
dans quinze jours, tu te promèneras comme n'importe qui. Je n'avais plus
qu'à attendre quinze jours. Mais, dès le lendemain de mon opération, le bruit
courut dans le camp que le front s'était soudain rapproché. L'Armée Rouge
fonçait, disait- on, sur Buna: ce n'était plus qu'une question d'heures. Nous
étions déjà accoutumés à ce genre de bruits. Ce n'était pas la première fois
qu'un faux prophète nous annonçait la paix-dans-le-monde, les-pourparlersavec-la-Croix -Rouge-pour-notre libération, ou d'autres bobards... Et
souvent nous y croyions... C'était une injection de morphine. Mais, cette
fois, ces prophéties paraissaient plus solides. Les dernières nuits, nous
avions entendu au loin le canon. Mon voisin, le sans-visage, parla alors : Ne vous laissez pas berner d'illusions. Hitler a bien précisé qu'il anéantirait
tous les Juifs avant que l'horloge sonne douze coups, avant qu'ils ne puissent
entendre le dernier. J'éclatai: - Qu'est-ce que ça peut vous faire? Faut-il que
nous considérions Hitler comme un prophète? Ses yeux éteints et glacés se
fixèrent. Il finit par dire, d'une voix lasse: - J'ai plus confiance en Hitler
qu'en aucun autre. Il est le seul à avoir tenu ses promesses, toutes ses
promesses, au peuple juif. L'après-midi du même jour à quatre heures,
comme d'habitude, la cloche appela tous les chefs de block au rapport. Ils en
revinrent brisés. Ils n'arrivèrent à desserrer leurs lèvres que pour prononcer
ce mot : «Évacuation ». Le camp allait être vidé, et nous serions envoyés
vers l'arrière. Vers où ? Quelque part au fin fond de l'Allemagne. Vers
d'autres camps : ils ne manquaient pas. - Quand? - Demain soir. - Peut-être
que les Russes arriveront avant ... - Peut-être. Nous savions tous bien que
non. Le camp était devenu une ruche. On courait, on s'interpellait. Dans
tous les blocks, on se préparait à la route. J'avais oublié mon pied malade.
Un médecin entra dans la salle et annonça: - Demain, tout de suite après la
tombée de la nuit, le camp se mettra en marche. Block après block. Les
malades peuvent rester à l'infirmerie. Ils ne seront pas évacués. Cette
nouvelle nous donna à penser. Les S.S. allaient-ils laisser quelques
centaines de détenus se pavaner dans les blocks-hôpitaux en attendant
l'arrivée de leurs libérateurs? Allaient-ils permettre à des Juifs d'entendre
sonner la douzième heure? Évidemment pas. - Tous les malades seront
29

achevés à bout portant, dit le sans-visage. Et, dans une dernière fournée,
jetés au crématoire. - Le camp est sûrement miné, remarqua un autre.
Aussitôt après l'évacuation, tout sautera. Pour moi, je ne pensais pas à la
mort, mais je ne voulais pas me séparer de mon père. Nous avions déjà tant
souffert, tant supporté ensemble: ce n'était pas le moment de nous séparer.
Je courus dehors, à sa recherche. La neige était épaisse, les fenêtres des
blocks voilées de givre. Une chaussure à la main, car je ne pouvais chausser
mon pied droit, je courais, ne sentant ni la douleur ni le froid. - Que fait-on?
Mon père ne répondit pas. - Que fait-on, père? Il était perdu dans ses
méditations. Le choix était entre nos mains. Pour une fois, nous pouvions
décider nous-mêmes de notre sort. Rester tous deux à l'hôpital, où je
pouvais le faire entrer comme malade ou comme infirmier, grâce à mon
docteur. Ou bien suivre les autres. J'étais décidé à accompagner mon père
n'importe où. - Eh bien, que fait-on, père ? Il se taisait. - Laissons-nous
évacuer avec les autres, lui dis-je. Il ne répondit pas. Il regardait mon pied. Tu crois que tu pourras marcher? - Oui, je crois. - Pourvu que nous ne le
regrettions pas, Eliezer. J'appris après la guerre le sort de ceux qui étaient
restés à l'hôpital. Ils furent libérés par les Russes, tout simplement, neuf
jours après l'évacuation. Je ne retournai plus à l'hôpital. Je me rendis à mon
block. Ma blessure s'était rouverte et saignait: la neige sous mes pas
devenait rouge. Le chef de block distribuait doubles rations de pain et de
margarine, pour la route. Des vêtements et des chemises, on pouvait en
prendre autant qu'on voulait au magasin. Il faisait froid. On se mit au lit. La
dernière nuit à Buna. Une fois de plus, la dernière nuit. La dernière nuit à la
maison, la dernière nuit au ghetto, la dernière nuit dans le wagon et,
maintenant, la dernière nuit à Buna. Combien de temps encore notre vie se
traînerait-elle d'une «dernière nuit» à l'autre? Je ne dormis point. À travers
les vitres givrées éclataient des lueurs rouges. Des coups de canon
déchiraient la tranquillité nocturne. Qu'ils étaient proches, les Russes ! Entre
eux et nous - une nuit, notre dernière nuit. On chuchotait d'un lit à l'autre:
avec un peu de chance, les Russes seraient ici avant l'évacuation.
L'espérance soufflait encore. Quelqu'un s'écria: - Essayez de dormir. Prenez
des forces pour le voyage. Cela me rappela les dernières recommandations

de ma mère, dans le ghetto. Mais je n'arrivais pas à m'endormir. Je sentais
mon pied me brûler. Au matin, le camp avait changé de visage. Les détenus
se montraient dans d'étranges accoutrements: on eut dit une mascarade.
Chacun avait enfilé plusieurs vêtements l'un sur l'autre pour mieux se
protéger du froid. Pauvres saltimbanques, plus larges que hauts, plus morts
que vivants, pauvres clowns dont le visage de fantôme sortait d'un monceau
de tenues de bagnards! Paillasses. Je tâchai de découvrir· une chaussure très
large. En vain. Je déchirai une couverture et en entourai mon pied blessé.
Puis je m'en fus vagabonder à travers le camp, à la recherche d'un peu plus
de pain et de quelques pommes de terre. Certains disaient qu'on nous
conduisait en Tchécoslovaquie. Non: à Gros-Rosen. Non: à Gleiwitz. Non
à ... Deux heures de l'après-midi. La neige continuait à tomber drue. Les
heures passaient vite maintenant. Voilà le crépuscule. Le jour se perdait
dans la grisaille. Le chef du block se souvint soudain qu'on avait oublié de
nettoyer le block. Il ordonna à quatre prisonniers de lessiver le parquet ...
Une heure avant de quitter le camp! Pourquoi? Pour qui? - Pour l'armée
libératrice, s'écria-t-il. Qu'ils sachent qu'ici vivaient des hommes et non des
porcs. Nous étions donc des hommes? Le block fut nettoyé à fond, lavé
jusque dans ses moindres recoins. À six heures, la cloche sonna. Le glas.
L'enterrement. La procession allait se mettre en marche. - En rangs ! Vite !
En quelques instants, nous étions tous en rangs, par blocks. La nuit venait
de tomber. Tout était en ordre, selon le plan établi. Les projecteurs
s'allumèrent. Des centaines de S.S. armés surgirent de l'obscurité,
accompagnés de chiens de bergers. Il ne cessait de neiger. Les portes· du
camp s'ouvrirent. De l'autre côté paraissait nous attendre une nuit plus
obscure encore. Les premiers blocks se mirent en marche. Nous attendions.
Nous devions attendre la sortie des cinquante-six blocks qui nous
précédaient. il faisait très froid. Dans la poche, j'avais deux morceaux de
pain. Avec quel appétit j'en aurais mangé! Mais je n'en avais pas le droit.
Pas maintenant. Notre tour approchait: block 53 ... block 55 ... - Block 57,
en avant, marche ! il neigeait sans fin.
CHAPITRE VI
30

Un vent glacé soufflait avec violence. Mais nous marchions sans broncher.
Les S.S. nous firent presser le pas. « Plus vite, canailles, chien~ pouilleux !
» Pourquoi pas? Le mouvement nous réchauffait un peu. Le sang coulait
plus facilement dans nos veines. On avait la sensation de revivre ... «Plus
vite, chiens pouilleux ! » On ne marchait plus, on courait. Comme des
automates. Les S.S. couraient aussi, leurs armes à la main. Nous avions l'air
de fuir devant eux. Nuit noire. De temps à autre, une détonation éclatait
dans la nuit. ils avaient l'ordre de tirer sur ceux qui ne pouvaient soutenir le
rythme de la course. Le doigt sur la détente, ils ne s'en privaient pas. L'un
d'entre nous s'arrêtait-il une seconde, un coup de feu sec supprimait un
chien pouilleux. Je mettais machinalement un pas devant l'autre. J'entraînais
ce corps squelettique qui pesait encore si lourd. Si j'avais pu m'en
débarrasser! Malgré mes efforts pour ne pas penser, je sentais que j'étais
deux : mon corps et moi. Je le haïssais. Je me répétai «Ne pense pas, ne
t'arrête pas, cours ». Près de moi, des hommes s'écroulaient dans la neige
sale. Coups de feu. A mes côtés marchait un jeune gars de Pologne, qui
s'appelait Zalman. Il travaillait à Buna dans le dépôt de matériel électrique.
On se moquait de lui parce qu'il était toujours à prier ou à méditer sur
quelque problème talmudique. C'était une manière pour lui d'échapper à la
réalité, de ne pas sentir les coups ... Il fut soudain saisi de crampes
d'estomac. «J'ai mal au ventre », me souffla-t-il. Il ne pouvait plus
continuer. Il fallait qu'il s'arrête un instant. Je l'implorai : - Attends encore
un peu, Zalman. Bientôt, on s'arrêtera tous. On ne va pas courir comme ça
jusqu'au bout du monde. Mais, tout en courant, il commença de se
déboutonner et me cria : - Je n'en peux plus. Mon ventre éclate ... - Fais un
effort, Zalman ... Essaie ... - Je n'en peux plus, gémissait-il. Son pantalon
baissé, il se laissa choir. C'est la dernière image qui me reste de lui. Je ne
crois pas que ce soit un S.S. qui l'ait achevé, car personne ne l'avait aperçu.
Il dut mourir écrasé sous les pieds des milliers d'hommes qui nous
suivaient.: Je l'oubliai vite. Je recommençai à penser à moi-même. A cause
de mon pied endolori, à chaque pas, un frisson me secouait. «Encore
quelques mètres, pensais-je, encore quelques mètres et ce sera fini. Je
tomberai. Une petite flamme rouge ... Un coup de feu. »La mort

m'enveloppait jusqu'à m'étouffer. Elle collait à moi. Je sentais que j'aurais
pu la toucher. L'idée de mourir, de ne plus être, commençait à me fasciner.
Ne plus exister. Ne plus sentir les douleurs horribles de mon pied. Ne plus
rien sentir, ni fatigue, ni froid, rien. Sauter hors du rang, se laisser glisser
vers le bord de la route. La présence. de mon père était la seule chose qui
m'en empêchait... Il courait à mes côtés, essoufflé, à bout de forces, aux
abois. Je n'avais pas le droit de me laisser mourir. Que ferait-il sans moi?
J'étais son seul soutien. Ces pensées m'avaient occupé un bout de temps,
pendant lequel j'avais continué de courir sans sentir mon pied endolori, sans
me rendre compte même que je courais, sans avoir conscience de posséder
un corps qui galopait là sur la route, au milieu de milliers d'autres. Revenu à
moi, j'essayai de ralentir un peu le pas. Mais il n'y avait pas moyen. Ces
vagues d'hommes déferlaient comme un raz-de-marée, et m'auraient écrasé
comme une fourmi. Je n'étais plus qu'un somnambule. Il m'arrivait de
fermer les paupières et c'était comme si je courais endormi. De temps à
autre, quelqu'un me poussait violemment par derrière et je me réveillais.
L'autre hurlait: «Cours plus vite. Si tu ne veux pas avancer, laisse passer les
autres.» Mais il me suffisait de fermer les yeux une seconde pour voir
défiler tout un monde, pour rêver toute une vie. Route sans fin. Se laisser
pousser par la cohue, se laisser entraîner par le destin aveugle. Quand les
S.S. étaient fatigués, on les changeait. Nous, personne ne nous changeait.
Les membres transis de froid, malgré la course, la gorge sèche, affamés,
essoufflés, nous continuions. Nous étions les maîtres de la nature, les
maîtres du monde. Nous avions tout oublié, la mort, la fatigue, les besoins
naturels. Plus forts que le froid et la faim, plus forts que les coups de feu et
le désir de mourir, condamnés et vagabonds, simples numéros, nous étions
les seuls hommes sur terre. Enfin, l'étoile du matin apparut dans le ciel gris.
Une vague clarté commençait à traîner à l'horizon. Nous n'en pouvions plus,
nous étions sans forces, sans illusions. Le commandant annonça que nous
avions déjà fait soixante-dix kilomètres depuis le départ. Il y avait
longtemps que nous avions dépassé les limites de la fatigue. Nos jambes se
mouvaient mécaniquement, malgré nous, sans nous. Nous traversâmes un
village abandonné. Pas âme qui vive. Pas un aboiement. Des maisons aux
31

fenêtres béantes. Certains se laissèrent glisser hors des rangs pour tenter de
se cacher dans quelque bâtiment désert. Une heure de marche encore et
l'ordre de repos arriva enfin. Comme un seul homme, nous nous laissâmes
choir dans la neige. Mon père me secoua : - Pas ici ... Lève-toi... Un peu
plus loin. Il y a là-bas un hangar ... Viens ... Je n'avais ni l'envie ni la force
de me lever. J'obéis pourtant. Ce n'était pas un hangar, mais une usine de
briques au toit défoncé, aux vitres brisées, aux murs encrassés de suie. Il
n'était pas facile d'y pénétrer. Des centaines de détenus se pressaient devant
la porte. Nous réussîmes enfin à entrer. Là aussi, la neige était épaisse. Je
me laissai tomber. C'est seulement à présent que je sentais toute ma
lassitude. La neige me paraissait un tapis bien doux, bien chaud. Je
m'assoupis. Je ne sais combien de temps j'ai dormi. Quelques instants ou
une heure. Quand je me réveillai, une main frigorifiée. me tapotait les joues.
Je m'efforçai d'ouvrir les paupières : c'était mon père. Qu'il était devenu
vieux depuis hier soir! Son corps était complètement tordu, recroquevillé
sur lui-même. Ses yeux pétrifiés, ses lèvres fanées, pourries. Tout en lui
attestait une lassitude extrême. Sa voix était humide. de larmes et de neige: Ne te laisse pas emporter par le sommeil, Eliezer. Il est dangereux de
s'endormir dans la neige. On s'endort pour de bon. Viens, mon petit, viens.
Lève-toi. Me lever? Comment le pouvais-je? Comment s'extraire de ce bon
duvet? J'entendais les mots de mon père, mais leur sens me semblait vide,
comme s'il m'avait demandé de porter tout le hangar à bout de bras ... Viens, mon fils, viens ... Je me levai, serrant les dents. Me soutenant d'un
bras, il me conduisit dehors. Ce n'était guère facile. Il était aussi malaisé de
sortir que d'entrer. Sous nos pas, des hommes écrasés, foulés au pied,
agonisaient. Personne n'y prenait garde. Nous fûmes dehors. Le vent glacé
me cinglait la figure. Je me mordais les lèvres sans trêve pour qu'elles ne
gèlent pas. Autour de moi, tout paraissait danser une danse de mort. À
donner le vertige. Je marchais dans un cimetière. Parmi des corps raidis, des
bûches de bois. Pas un cri de détresse, pas une plainte, rien qu'une agonie en
masse, silencieuse. Personne n'implorait l'aide de personne. On mourait
parce qu'il fallait mourir. On ne faisait pas de difficultés. En chaque corps
raidi, je me voyais moi-même. Et bientôt je n'allais même plus les voir,

j'allais être l'un des leurs. Une question d'heures. - Viens, père, retournons
au hangar ... Il ne répondit pas. Il ne regardait pas les morts. - Viens, père.
C'est mieux là-bas. On pourra s'étendre un peu. L'un après l'autre. Je te
garderai et toi tu me garderas. On ne se laissera pas s'endormir. On se
surveillera l'un l'autre. Il accepta. Après avoir piétiné bien des corps et des
cadavres, nous réussîmes à rentrer dans le hangar. Nous nous y laissâmes
choir. - Ne crains rien, mon petit. Dors, tu peux dormir. Je veillerai, moi. D'abord toi, père. Dors. Il refusa. Je m'étendis et m'efforçai de dormir, de
somnoler un peu, mais en vain. Dieu sait ce que j'aurais fait pour pouvoir
sommeiller quelques instants. Mais, tout au fond de moi, je sentais que
dormir signifiait mourir. Et quelque chose en moi se révoltait contre cette
mort. Autour de moi elle s'installait sans bruit, sans violence. Elle saisissait
quelque endormi, s'insinuait en lui et le dévorait peu à peu. A côté de moi
quelqu'un essayait de réveiller son voisin, son frère, peut-être, ou un
camarade. En vain. Découragé dans ses efforts, il s'étendait à son . tour, à
côté du cadavre, et il s'endormait aussi. Qui allait le réveiller, lui? Étendant
le bras, je le touchai : - Réveille-toi. Il ne faut pas dormir ici ... Il entrouvrit
les paupières : - Pas de conseils, dit-il d'une voix éteinte. Je suis claqué.
Fiche-moi la paix. Fous le camp. Mon père somnolait doucement, lui aussi.
Je ne voyais pas ses yeux. Sa casquette lui recouvrait le visage. - Réveilletoi, lui murmurai-je à l'oreille. Il sursauta. Il s'assit et regarda autour de lui,
perdu, stupéfait. Le regard d'un orphelin. Il jeta un regard circulaire sur tout
ce qui se trouvait autour de lui comme s'il avait tout d'un coup décidé de
dresser l'inventaire de son univers, de savoir où il se trouvait, dans quel
endroit, comment et pourquoi. Puis il sourit. Je me souviendrai toujours de
ce sourire. De quel monde venait-il? La neige continuait de tomber en
flocons épais sur les cadavres. La porte du hangar s'ouvrit. Un vieillard
apparut, les moustaches givrées, les lèvres bleues de froid. C'était Rab
Eliahou, le rabbin d'une petite communauté en Pologne. Un homme très
bon, que tout le monde chérissait au camp, même les kapos et les chefs de
blocks. Malgré les épreuves et les malheurs, son visage continuait à
rayonner sa pureté intérieure. C'était le seul rabbin qu'on n'omettait jamais
d'appeler «rabi» à Buna. Il ressemblait à l'un de ces prophètes de jadis,
32

toujours au milieu du peuple pour le consoler. Et, fait étrange, ses mots de
consolation ne révoltaient personne. Ils apaisaient réellement. Il entra dans
le hangar et ses yeux, plus brillants que jamais, semblaient chercher
quelqu'un: - Peut-être avez-vous vu mon fils quelque part ? Il avait perdu
son fils dans la cohue. Il l'avait cherché en vain parmi les agonisants. Puis il
avait gratté la neige pour retrouver son cadavre. Sans résultat. Trois années
durant, ils avaient tenu bon ensemble. Toujours l'un près de l'autre, pour les
souffrances, pour les coups, pour la ration de pain et pour la prière. Trois
années, de camp en camp, de sélection en sélection. Et maintenant - alors
que la fin paraissait proche - le destin les séparait. Arrivé près de moi, Rab
Eliahou murmura: - C'est arrivé sur la route. Nous nous sommes perdus de
vue pendant le trajet. J'étais resté un peu en arrière de la colonne. Je n'avais
plus la force de courir. Et mon fils ne s'en était pas aperçu. Je ne sais rien de
plus. Où a-t-il disparu? Où puis-je le trouver? Peut-être l'avez-vous vu
quelque part? - Non, Rab Eliahou, je ne l'ai pas vu. Il est parti alors, comme
il était venu : comme une ombre balayée par le vent. Il avait déjà franchi la
porte quand je me souvins soudain que j'avais vu son fils courir à côté de
moi. J'avais oublié cela et je ne l'avais pas dit à Rab Eliahou ! Puis je me
rappelai autre chose : son fils l'avait vu perdre du terrain, boitant,
rétrograder à l'arrière de la colonne. Il l'avait vu. Et il avait continué à courir
en tête, laissant se creuser la distance entre eux. Une pensée terrible surgit à
mon esprit : il avait voulu se débarrasser de son père ! Il avait senti son père
faiblir, il avait cru que c'était la fin et avait cherché cette séparation pour se
décharger de ce poids, pour se libérer d'un fardeau qui pourrait diminuer ses
propres chances de survie. J'avais bien fait d'oublier cela. Et j'étais heureux
que Rab Eliahou continue de chercher un fils chéri. Et, malgré moi, une
prière s'est éveillée en mon cœur, vers ce Dieu auquel je ne croyais plus. Mon Dieu, Maître de l'Univers, donne-moi la force de ne jamais faire ce que
le fils de Rab Eliahou a fait. Des cris s'élevèrent au dehors, dans la cour, où
la nuit était tombée. Les S.S. ordonnaient de reformer les rangs. On reprit la
marche. Les morts restèrent dans la cour, sous la neige, comme des gardes
fidèles assassinés, sans sépulture. Personne n'avait récité pour eux la prière
des morts. Des fils abandonnèrent les dépouilles de leurs pères sans une

larme. Sur la route, il neigeait, il neigeait, il neigeait sans fin. On marchait
plus lentement. Les gardiens eux-mêmes paraissaient fatigués. Mon pied
blessé avait cessé de me faire mal. Il devait être complètement· gelé. Il était
perdu pour moi, ce pied. Il s'était détaché de mon corps comme la roue
d'une voiture. Tant pis. Il fallait me faire une raison : je vivrais avec une
seule jambe. L'essentiel était de ne pas y penser. Surtout pas en ce moment.
Laisser les pensées pour plus tard. Notre marche avait perdu toute
apparence de discipline. Chacun allait comme il voulait, comme il pouvait.
On n'entendait plus de coups de feu. Nos gardiens devaient être fatigués.
Mais la mort n'avait guère besoin d'aide. Le froid faisait consciencieusement
son travail. À chaque pas, quelqu'un s'abattait, cessait de souffrir. De temps
en temps, des officiers S.S. sur des motocyclettes descendaient le long de la
colonne pour secouer l'apathie croissante : - Tenez bon! On arrive! Courage! Quelques heures encore ! - Nous arrivons à Gleiwitz ! Ces mots
d'encouragement, même venant de la bouche de nos assassins, nous
faisaient le plus grand bien. Personne ne voulait plus abandonner la partie
maintenant, juste avant la fin, si près du but. Nos yeux scrutaient l'horizon à
la recherche des barbelés de Gleiwitz. Notre unique désir était d'y arriver le
plus vite possible. La nuit s'installait. La neige cessa de tomber. Nous
marchâmes encore plusieurs heures avant d'arriver. Nous n'aperçûmes le
camp qu'en nous trouvant juste devant la porte. Des kapos nous installèrent
rapidement dans les baraques. On se poussait, on se bousculait comme si ç'
avait été le suprême refuge, la porte donnant sur la vie. On marchait sur des
corps endoloris. On piétinait des visages déchirés. Pas de cris; quelques
gémissements. Nous-mêmes, mon père et moi, fûmes jetés à terre par cette
marée qui déferlait. Sous nos pas quelqu'un poussait un râle : - Vous
m'écrasez ... pitié! Une voix qui ne m'était pas inconnue. - Vous
m'écrasez ... pitié ! Pitié ! La même voix éteinte, le même râle, déjà entendu
quelque part. Cette voix m'avait parlé un jour. Où? Quand? Il y a des
années? Non, cela ne pouvait avoir été qu'au camp. - Pitié! Je sentais que je
l'écrasais. Je lui coupais la respiration. Je voulais me lever, je faisais des
efforts pour me dégager, pour lui permettre de respirer. Moi-même j'étais
écrasé sous le poids d'un autre corps. Je respirais difficilement. Je plantais
33

mes ongles dans des visages inconnus. Je mordais autour de moi, pour
chercher un accès à l'air. Personne ne criait. Soudain je me souvins. Juliek !
Ce garçon de Varsovie qui jouait du violon dans l'orchestre de Buna ... Juliek, c'est toi? - Eliezer ... Les vingt-cinq coups de fouet ... Oui ... Je me
souviens. Il se tut. Un long moment passa. - Juliek! M'entends-tu, Juliek? Oui ... dit-il d'une voix faible. Que veux-tu? Il n'était pas mort. - Comment
te sens-tu, Juliek? demandai-je, moins pour connaître sa réponse que pour
l'entendre parler, vivre. - Bien, Eliezer ... Ça va ... Peu d'air ... Fatigué. J'ai
les pieds enflés. C'est bon de se reposer, mais mon violon ... Je pensais qu'il
avait perdu la raison. Qu'est-ce que le violon venait faire ici ? - Quoi, ton
violon? Il haletait : - J'ai ... J'ai peur ... qu'on casse ... mon violon ... J'ai ... je
l'ai emporté avec moi. Je ne pus lui répondre. Quelqu'un s'était couché de
son long sur moi, m'avait couvert le visage. Je ne pouvais plus respirer, ni
par la bouche, ni par le nez. La sueur me perlait au front et dans le dos.
C'était la fin, le bout de la route. Une mort silencieuse, l'étranglement. Pas
moyen de crier, d'appeler au secours. Je tentais de me débarrasser de mon
invisible assassin. Tout mon désir de vivre s'était concentré dans mes
ongles. Je griffais, je luttais pour une gorgée d'air. Je lacérais une chair
pourrie qui ne répondait pas. Je ne pouvais me dégager de cette masse qui
pesait sur ma poitrine. Qui sait? N'était-ce pas un mort avec qui je luttais? Je
ne le saurai jamais. Tout ce que je puis dire, c'est que j'en eus raison. Je
réussis à me creuser un trou dans cette muraille d'agonisants, un petit trou
par lequel je pus boire un peu d'air. - Père, comment te sens-tu? demandaije, dès que je pus prononcer un mot. Je savais qu'il ne devait pas être loin de
moi. - Bien ! répondit une voix lointaine, comme venant d'un autre monde.
J'essaie de dormir. Il essayait de dormir. Avait-il tort ou raison? Pouvait-on
dormir ici ? N'était-il pas dangereux de laisser s'évanouir sa vigilance,
même pour un instant, alors que la mort à chaque moment pouvait s'abattre
sur vous? Je réfléchissais ainsi lorsque j'entendis le son d'un violon. Le son
d'un violon dans la baraque obscure où des morts s'entassaient sur les
vivants. Quel était le fou qui jouait du violon ici, au bord de sa propre
tombe? Ou bien n'était-ce qu'une hallucination? Ce devait être Juliek. Il
jouait un fragment d'un concert de Beethoven. Je n'avais jamais entendu de

sons si purs. Dans un tel silence. Comment avait-il réussi à se dégager? A
s'extraire de sous mon corps sans que je le sente? L'obscurité était totale.
J'entendais seulement ce violon et c'était comme si l'âme de Juliek lui
servait d'archet. Il jouait sa vie. Toute sa vie glissait sur les cordes. Ses
espoirs perdus. Son passé calciné, son avenir éteint. Il jouait ce que jamais
plus il n'allait jouer. Je ne pourrais jamais oublier Juliek. Comment pourraije oublier ce concert donné à un public d'agonisants et de morts!
Aujourd'hui encore, lorsque j'entends jouer du Beethoven, mes yeux se
ferment et, de l'obscurité, surgit le visage pâle et triste de mon camarade
polonais faisant au violon ses adieux à un auditoire de mourants et de morts.
Je ne sais combien de temps il joua. Le sommeil m'a vaincu. Quand je
m'éveillai, à la clarté du jour, j'aperçus Juliek, en face de moi, recroquevillé
sur lui-même, mort. Près de lui gisait son violon, piétiné, écrasé, petit
cadavre insolite et bouleversant. Nous demeurâmes trois jours à Gleiwitz.
Trois jours sans manger et sans boire. On n'avait pas le droit de quitter la
baraque. Des S.S. surveillaient la porte. J’ avais faim et soif. Je devais être
bien sale et défait, à voir l'aspect des autres. Le pain que nous avions
emporté de Buna avait été dévoré depuis longtemps. Et qui sait quand on
nous donnerait une nouvelle ration? Le front nous poursuivait. Nous
entendions de nouveaux coups de canon, tout proches. Mais nous n'avions
plus la force ni le courage de penser que les nazis n'auraient pas le temps de
nous évacuer, que les Russes allaient bientôt arriver. On apprit que nous
allions être déportés au centre de l'Allemagne. Le troisième jour, à l'aube,
on nous chassa des baraques. Chacun avait jeté sur son dos quelques
couvertures, comme des châles de prière. On nous dirigea vers une porte qui
séparait le camp en deux. Un groupe d'officiers S.S. s'y tenait. Une rumeur
traversa nos rangs: une sélection! Les officiers S.S. faisaient le triage. Les
faibles: à gauche. Ceux qui marchaient bien : à droite. Mon père fut envoyé
à gauche. Je courus derrière lui. Un officier S.S. hurla dans mon dos : Reviens ici ! Je me faufilais parmi les autres. Plusieurs S.S. se précipitèrent
à ma recherche, créant un tel tohu-bohu que bien des gens de gauche purent
revenir vers la droite - et parmi eux, mon père et moi. Il y eut cependant
quelques coups de feu, et quelques morts. On nous fit tous sortir du camp.
34

Après une demi-heure de marche, nous arrivâmes au beau milieu d'un
champ, coupé par des rails. On devait attendre là l'arrivée du train. La neige
tombait serrée. Défense de s'asseoir, ni de bouger. La neige commençait à
constituer une couche épaisse sur nos couvertures. On nous apporta du pain,
la ration habituelle. Nous nous jetâmes dessus. Quelqu'un eut l'idée
d'apaiser sa soif en mangeant de la neige. Il fut bientôt imité par les autres.
Comme on n'avait pas le. droit de se baisser, chacun avait sorti sa cuiller et
mangeait la neige accumulée sur le dos de son voisin. Une bouchée de pain
et une cuillerée de neige. Cela faisait rire les S.S. qui observaient ce
spectacle. Les heures passaient. Nos yeux étaient fatigués de scruter
l'horizon pour voir apparaître le train libérateur. Ce n'est que fort tard dans
la soirée qu'il arriva. Un train infiniment long, formé de wagons à bestiaux,
sans toit. Les S.S. nous y poussèrent, une centaine par wagon: nous étions si
maigres! L'embarquement achevé, le convoi s'ébranla.

dormeurs. Ils se dressaient sur leurs pieds et jetaient un regard étonné autour
d'eux. Dehors, des S.S. passaient en hurlant : - Jetez tous les morts! Tous les
cadavres dehors! Les vivants se réjouissaient. Ils auraient plus de place. Des
volontaires se mirent au travail. Ils tâtaient ceux qui étaient restés accroupis.
- En voilà un ! Prenez-le ! On le déshabillait et les survivants se partageaient
avidement ses vêtements, puis deux « fossoyeurs» le prenaient par la tête et
les pieds et le jetaient hors du wagon, tel un sac de farine. On entendait
appeler d'un peu partout: - Venez donc! Ici, un autre! Mon voisin. Il ne
bouge plus. Je ne m'éveillai de mon apathie qu'au moment où des hommes
s'approchèrent de mon père. Je me jetai sur son corps. Il était froid. Je le
giflai. Je lui frottai les mains, criant: - Père! Père! Réveille-toi. On va te
jeter du wagon ... Son corps restait inerte. Les deux fossoyeurs m'avaient
saisi au collet: - Laisse-le. Tu vois bien qu'il est mort. -Non! criai-je. Il
n'était pas mort !Pas encore! Je me remis de plus belle à le frapper. Au bout
d'un moment, mon père entrouvrit ses paupières sur des yeux vitreux. Il
respira faiblement. - Vous voyez m'écriai-je. Les deux hommes
s'éloignèrent. On déchargea de notre wagon une vingtaine de cadavres. Puis
le train reprit sa marche, laissant derrière lui quelques centaines d'orphelins
nus sans sépulture dans un champ enneigé de Pologne. Nous ne recevions
aucune nourriture. Nous vivions de neige : elle tenait lieu de pain. Les jours
ressemblaient aux nuits et les nuits laissaient dans notre âme la lie de leur
obscurité. Le train roulait lentement, s'arrêtait souvent quelques heures et
repartait. Il ne cessait de neiger. Nous restions accroupis tout au long des
jours et des nuits, les uns sur les autres, sans dire un mot. Nous n'étions plus
que des corps frigorifiés. Les paupières closes, nous n'attendions que l'arrêt
suivant pour décharger nos morts. Combien de jours, combien de nuits de
voyage? Il nous arrivait de traverser des localités allemandes. Très tôt le
matin, généralement. Des ouvriers allaient à leur travail. Ils s'arrêtaient et
nous suivaient du regard, pas autrement étonnés. Un jour que nous étions
arrêtés, un ouvrier sortit de sa besace un bout de pain et le jeta dans un
wagon. Ce fut une ruée. Des dizaines d'affamés s'entretuèrent pour quelques
miettes. Les ouvriers allemands s'intéressèrent vivement à ce spectacle. Des
années plus tard, j'assistai à un spectacle du même genre à Aden. Les

CHAPITRE VII
Serrés les uns contre les autres pour tenter de résister au froid, la tête vide et
lourde à la fois, au cerveau un tourbillon de souvenirs moisis. L'indifférence
engourdissait l'esprit. Ici ou ailleurs - quelle différence? Crever aujourd'hui
ou demain, ou plus tard? La nuit se faisait longue, longue à n'en plus finir.
Lorsqu'enfin une éclaircie grise apparut à l'horizon, elle me découvrit un
enchevêtrement de formes humaines, la tête rentrée dans les épaules,
accroupies, s'entassant les unes contre les autres, comme un champ de
pierres tombales couvertes de poussière aux premières lueurs de l'aube.
J'essayai de distinguer ceux qui vivaient encore de ceux qui n'étaient plus.
Mais il n'y avait pas de différence. Mon regard s'arrêta longtemps sur un
qui, les yeux ouverts, fixait le vide. Son visage livide était recouvert d'une
couche de givre et de neige. Mon père était recroquevillé près de moi,
enveloppé dans sa couverture, les épaules chargées de neige. Et s'il était
mort, lui aussi? Je l'appelai. Pas de réponse. J'aurais crié si j'en avais été
capable. Il ne bougeait pas. Je fus soudain envahi de cette évidence: il n'y
avait plus de raison de vivre, plus de raison de lutter. Le train stoppa au
milieu d'un champ désert. Ce brusque arrêt avait réveillé quelques
35

passagers de notre navire s'amusaient à jeter des pièces de monnaie aux«
natifs », qui plongeaient pour les ramener. Une Parisienne d'allure
aristocratique s'amusait beaucoup à ce jeu. J'aperçus soudain deux enfants
qui se battaient à mort, l'un essayant d'étrangler l'autre, et j'implorai la
dame: - Je vous en prie, ne jetez plus de monnaie ! - Pourquoi pas? dit-elle.
J'aime faire la charité ... Dans le wagon où le pain était tombé, une véritable
bataille avait éclaté. On se jetait les uns sur les autres, se piétinant, se
déchirant, se mordant. Des bêtes de proie déchaînées, la haine animale dans
les yeux; une vitalité extraordinaire les avait saisis, avait aiguisé leurs dents
et leurs ongles. Un groupe d'ouvriers et de curieux s'était rassemblé le long
du train. Ils n'avaient sans doute encore jamais vu un train avec un tel
chargement. Bientôt, d'un peu partout, des morceaux de pain tombèrent
dans les wagons. Les spectateurs contemplaient ces hommes squelettiques
s'entretuant pour une bouchée. Un morceau tomba dans notre wagon. Je
décidai de ne pas bouger. Je savais d'ailleurs que je n'aurais pas la force
nécessaire pour lutter contre ces dizaines d'hommes déchaînés! J'aperçus
non loin de moi un vieillard qui se traînait à quatre pattes. Il venait de se
dégager de la mêlée. Il porta une main à son cœur. Je crus d'abord qu'il avait
reçu un coup dans la poitrine. Puis je compris : il avait sous sa veste un bout
de pain. Avec une rapidité extraordinaire, il le retira, le porta à sa bouche.
Ses yeux s'illuminèrent; un sourire, pareil à une grimace, éclaira son visage
mort. Et s'éteignit aussitôt. Une ombre venait de s'allonger près de lui. Et
cette ombre se jeta sur lui. Assommé, ivre de coups, le vieillard criait : Méir, mon petit Méir! Tu ne me reconnais pas? Je suis ton père ... Tu me
fais mal ... Tu assassines ton père... J'ai du pain... pour toi aussi ... pour toi
aussi ... Il s'écroula.· Il tenait encore son poing refermé sur un petit
morceau. Il voulut le porter à sa bouche. Mais l'autre se jeta sur lui et le lui
retira. Le vieillard murmura encore quelque chose, poussa un râle et mourut,
dans l'indifférence générale. Son fils le fouilla, prit le morceau et commença
à le dévorer. Il ne put aller bien loin. Deux hommes l'avaient vu et se
précipitèrent sur lui. D'autres se joignirent à eux. Lorsqu'ils se retirèrent, il y
avait près de moi deux morts côte à côte, le père et le fils. J'avais seize ans.
Dans notre wagon se trouvait un ami de mon père, Méir Katz. Il avait

travaillé à Buna comme jardinier et, de temps à autre, il nous apportait
quelque légume vert. Lui-même, moins mal nourri, avait mieux supporté la
détention. A cause de sa relative vigueur, on l'avait nommé responsable de
notre wagon. La troisième nuit de notre voyage je m'éveillai soudain,
sentant deux mains sur ma gorge qui essayaient de m'étrangler. J'eus tout
juste le temps de crier: «Père! » Rien que ce mot. Je me sentais étouffer.
Mais mon père s'était réveillé et avait agrippé mon agresseur. Trop faible
pour le vaincre, il eut l'idée d'appeler Méir Katz : - Viens, viens vite ! On
étrangle mon fils ! Quelques instants plus tard, j'étais libéré. J'ai toujours
ignoré pour quelle raison cet homme avait voulu m'étrangler. Mais quelques
jours plus tard, Méir Katz s'adressa à mon père: - Shlomo, je faiblis. Je
perds mes forces. Je ne tiendrai pas le coup ... - Ne te laisse pas aller!
essayait de l'encourager mon père. Il faut résister! Ne perds pas confiance
en toi ! Mais Méir Katz gémissait sourdement au lieu de répondre : - Je n'en
peux plus, Shlomo!... Qu'y puis-je ? .. Je n'en peux plus ... Mon père le prit
par le bras. Et Méir Katz, lui, l'homme fort, le plus solide de nous tous,
pleurait. Son fils lui avait été enlevé lors de la première sélection, et c'est
maintenant seulement qu'il le pleurait. Maintenant seulement il craquait. Il
n'en pouvait plus. Au bout du rouleau. Le dernier jour de notre voyage, un
vent terrible se leva; et la neige n'arrêtait toujours pas de tomber. On sentait
que la fin était proche, la vraie fin. On n'allait pas tenir longtemps dans ce
vent glacial, dans cette bourrasque. Quelqu'un se leva et s'écria: -Il ne faut
pas rester assis par ce temps-là. Nous allons crever frigorifiés! Levons-nous
tous, bougeons un peu ... Nous nous sommes tous levés. Chacun serrait plus
fort sa couverture détrempée. Et nous nous sommes efforcés de faire
quelques pas, de tourner sur place. Soudain un cri s'éleva dans le wagon, le
cri d'une bête blessée. Quelqu'un venait de s'éteindre. D'autres, qui se
sentaient également sur le point de mourir, imitèrent son cri. Et leurs cris
semblaient venir d'outre-tombe. Bientôt, tout le monde criait. Plaintes,
gémissements. Cris de détresse lancés à travers le vent et la neige. La
contagion gagna d'autres wagons. Et des centaines de cris s'élevaient à la
fois. Sans savoir contre qui. Sans savoir pourquoi. Le râle d'agonie de tout
un convoi qui sentait venir la fin. Chacun allait finir ici. Toutes les limites
36

avaient été dépassées. Personne n'avait plus de force. Et la nuit allait encore
être longue. Méir Katz gémissait : - Pourquoi ne nous fusille-t-on pas tout
de suite? Le même soir, nous arrivâmes à destination. C'était tard dans la
nuit. Des gardiens vinrent nous décharger. Les morts furent abandonnés
dans les wagons. Seuls ceux qui pouvaient encore se tenir sur leurs jambes
purent descendre. Méir Katz demeura dans le train. Le dernier jour avait été
le plus meurtrier. Nous étions montés une centaine dans ce wagon. Nous en
descendîmes une douzaine. Parmi eux, mon père et moi-même. Nous étions
arrivés à Buchenwald.

vécu, tant souffert; allais-je laisser mon père mourir maintenant?
Maintenant qu'on allait pouvoir prendre un bon bain chaud et s'étendre? Père! hurlais-je. Père! Lève-toi d'ici! Tout de suite! Tu vas te tuer ... Et je le
saisis par un bras. il continuait à gémir: - Ne crie pas, mon fils ... Aie pitié
de ton vieux père ... Laisse-moi me reposer ici ... Un peu ... Je t' en prie, je
suis si fatigué... à bout de forces ... il était devenu pareil à un enfant: faible,
craintif, vulnérable. - Père, lui dis-je, tu ne peux pas rester ici. Je lui montrai
les cadavres autour de lui : eux aussi avaient voulu se reposer ici. - Je vois,
mon fils, je les vois bien. Laisse-les dormir. ils n'ont pas fermé les yeux
depuis si longtemps ... ils sont exténués ... exténués ... Sa voix était tendre.
Je hurlai dans le vent : - ils ne se réveilleront plus jamais! Plus jamais,
comprends-tu? Nous discutâmes ainsi un long moment. Je sentais que ce
n'étais pas avec lui que je discutais mais avec la mort elle-même, avec la
mort qu'il avait déjà choisie. Les sirènes commencèrent à hurler. Alerte. Les
lampes s'éteignirent dans tout le camp. Les gardiens nous chassèrent vers
des blocks. En un clin d' œil, il n'y eut plus personne sur la place d'appel.
On n'était que trop heureux de ne pas devoir rester plus longtemps dehors,
dans le vent glacial. Nous nous laissâmes choir sur les planches. Il y avait
plusieurs étages de lits. Les chaudrons de soupe, à la porte d'entrée,
n'avaient pas trouvé d'amateurs. Dormir, cela seul comptait. Il faisait jour
quand je m'éveillai. Je me rappelai alors que j'avais un père. Lors de l'alerte,
j'avais suivi la cohue sans m'occuper de lui. Je savais qu'il était à bout de
forces, au bord de l'agonie et pourtant je l'avais abandonné. Je partis à sa
recherche. Mais au même moment s'éveilla en moi cette pensée : « Pourvu
que je ne le trouve pas ! Si je pouvais être débarrassé de ce poids mort, de
façon à pouvoir lutter de toutes mes forces pour ma propre survie, à ne plus
m'occuper que de moi-même. » Aussitôt, j'eus honte, honte pour la vie, de
moi-même. Je marchai des heures durant sans le retrouver. Puis j'arrivais
dans un block où l'on distribuait du« café» noir. On faisait la queue, on se
battait. Une voix plaintive, suppliante, me saisit dans le dos: - Eliezer ...
mon fils ... apporte-moi... un peu de café ... Je courus vers lui. - Père! Je t'ai
cherché si longtemps ... Où étais-tu? As-tu dormi ? ... Comment te sens-tu?
D devait brûler de fièvre. Comme une bête sauvage, je me frayai un chemin

CHAPITRE VIII
À la porte du camp, les officiers S.S. nous attendaient. On nous compta.
Puis nous fûmes dirigés vers la place d'appel. Les ordres nous étaient
donnés par haut-parleurs:« En rangs par cinq.» «Par groupes de cent. »
«Cinq pas en avant. » Je serrais fort la main de mon père. La crainte
ancienne et familière : ne pas le perdre. Tout près de nous se dressait la
haute cheminée du four crématoire. Elle ne nous impressionnait plus. À
peine si elle attirait notre attention. Un ancien de Buchenwald nous dit qu'on
allait prendre une douche et qu'ensuite on serait répartis dans les blocks.
L'idée de prendre un bain chaud me fascinait. Mon père se taisait. Il
respirait lourdement près de moi. - Père, dis-je, encore un instant. Bientôt
on pourra se coucher. Dans un lit. Tu pourras te reposer ... Il ne répondit
pas. J'étais moi-même si las que son silence me laissa indifférent. Mon seul
désir était de prendre le bain le plus vite possible et de m'étendre sur un lit.
Mais il n'était pas facile d'arriver aux douches. Des centaines de détenus s'y
pressaient. Les gardiens n'arrivaient pas à y mettre de l'ordre. Ils frappaient
à droite et à gauche, sans résultat visible. D'autres, qui n'avaient pas la force
de se bousculer, ni même de se tenir debout, s'assirent dans la neige. Mon
père voulut les imiter. Il gémissait. - Je n'en peux plus ... C'est fini ... Je vais
mourir ici ... Il m'entraîna vers un monticule de neige d'où émergeaient des
formes humaines, des lambeaux de couvertures. - Laisse-moi, me demandat-il. Je n'en peux plus... Aie pitié de moi... J'attendrai ici qu'on puisse entrer
aux bains ... Tu viendras me chercher. J'aurai pleuré de rage. Avoir tant
37

vers le chaudron de café. Et je réussis à rapporter un gobelet. J'en bus une
gorgée. Le reste était pour lui. Je n'oublierai jamais la gratitude qui
illuminait ses yeux lorsqu'il avala ce breuvage. La reconnaissance d'une
bête. Avec ces quelques gorgées d'eau chaude, je lui avais sans doute
procuré plus de satisfaction que durant toute mon enfance ... D était étendu
sur la planche ... livide, les lèvres pâles et desséchées, secoué de frissons, Je
ne pus rester plus longtemps auprès de lui. Ordre avait été donné de vider
les lieux pour le nettoyage. Seuls les malades pouvaient rester. Nous
demeurâmes cinq heures dehors. On nous distribua de la soupe. Lorsqu'on
nous permit de regagner les blocks, je courus vers mon père: - As-tu
mangé? - Non. - Pourquoi? - On ne nous a rien donné ... Ils ont dit qu'on
était malade, qu'on allait mourir bientôt et que ce serait dommage de gâcher
de la nourriture ... Je n'en peux plus ... Je lui donnai ce qui me restait de
soupe. Mais j'avais le cœur gros. Je sentais que je lui cédais cela contre mon
gré. Pas plus que le fils de Rab Eliahou, je n'avais résisté à l'épreuve. De
jour en jour il s'affaiblissait, le regard voilé, le visage couleur de feuilles
mortes. Le troisième jour après notre arrivée à Buchenwald, tout le monde
dut aller aux douches. Même les malades, qui devaient passer les derniers.
Au retour du bain, nous dûmes attendre longtemps dehors. On n'avait pas
encore achevé le nettoyage des blocks. Apercevant au loin mon père, je
courus à sa rencontre. Il passa près de moi comme une ombre, me dépassa
sans s'arrêter, sans me regarder. Je l'appelai, il ne se retourna pas. Je courus
après lui: - Père, où cours-tu? Il me regarda un instant et son regard était
lointain, illuminé, le visage d'un autre. Un instant seulement, et il poursuivit
sa course. Atteint de dysenterie, mon père était couché dans son box, et cinq
autres malades avec lui. 188 J'étais assis à côté, le veillant, n'osant plus
croire qu'il pourrait encore échapper à la mort. Pourtant, je faisais tout pour
lui donner de l'espoir. Tout d'un coup, il se dressa sur sa couchette et posa
ses lèvres fiévreuses contre mon oreille : - Eliezer ... Il faut que je te dise où
se trouve l'or et l'argent que j'ai enterrés ... Dans la cave ... Tu sais ... Et il se
mit à parler de plus en plus vite, comme s'il craignait de n'avoir plus le
temps de tout me dire. J'essayai de lui expliquer que tout n'était pas encore
fini, qu'on rentrerait ensemble à la maison, mais lui ne voulait plus

m'écouter. Il ne pouvait plus m'écouter. Il était épuisé. Un filet de bave,
mêlé de sang, lui coulait des lèvres. Il avait clos ses paupières. Sa
respiration se fit haletante. Pour une ration de pain, je réussis à échanger
mon châlit avec un détenu de ce block. L'après-midi, le docteur arriva.
J'allai lui dire que mon père était très malade. - Amène-le ici ! Je lui
expliquai qu'il ne pouvait se tenir sur ses jambes. Mais le médecin ne voulut
rien entendre. Tant bien que mal, je lui amenai mon père. Il le fixa, puis
l'interrogea sèchement: - Que veux-tu? - Mon père est malade, répondis-je à
sa place ... Dysenterie ... - Dysenterie? Ce n'est pas mon affaire. Je suis
chirurgien. Allez! Faites de la place pour les autres ! ... Mes protestations ne
servirent à rien. - Je n'en peux plus, mon fils ... Reconduis-moi au box ... Je
le reconduisis et l'aidai à s'étendre. Il frissonnait. - Essaie de dormir un peu,
père. Essaie de t'endormir ... Sa respiration était encombrée, épaisse. Il
gardait les paupières closes. Mais j'étais persuadé qu'il voyait tout. Qu'il
voyait maintenant la vérité de toute chose. Un autre docteur arriva dans le
block. Mais mon père ne voulut plus se lever. Il savait que ce serait inutile.
Ce médecin ne venait d'ailleurs que pour achever les malades. Je l'entendis
leur crier que c'étaient des paresseux, qu'ils voulaient seulement rester au
lit ... Je songeai à lui sauter au cou, à l'étrangler. Mais je n'en avais pas le
courage, ni la force. J'étais rivé à l'agonie de mon père. Mes mains me
faisaient mal tellement elles étaient crispées. Étrangler le docteur et les
autres ! Incendier le monde ! Assassins de mon père ! Mais le cri me restait
dans la gorge. Revenant de la distribution du pain, je trouvai mon père
pleurant comme un enfant : - Mon fils, ils me battent ! - Qui? Je croyais
qu'il délirait. - Lui, le Français ... Et le Polonais ... ils m'ont battu ... Une
plaie de plus au cœur, une haine supplémentaire. Une raison de vivre en
moins. - Eliezer ... Eliezer ... dis-leur de ne pas me frapper ... Je n'ai rien fait
... Pourquoi me frappent- ils? Je me mis à insulter ses voisins. ils se
moquèrent de moi. Je leur promis du pain, de la soupe. ils riaient. Puis ils se
mirent en colère. Ils ne pouvaient plus supporter mon père, disaient-ils, qui
ne pouvait plus se traîner dehors pour faire ses besoins. Le lendemain il se
plaignit qu'on lui avait pris sa ration de pain. - Pendant que tu dormais? Non. Je ne dormais pas. ils se sont jetés sur moi. ils me l'ont arraché, mon
38

pain ... Et ils m'ont battu ... Encore une fois ... Je n'en peux plus, mon fils ...
Un peu d'eau ... Je savais qu'il ne fallait pas qu'il boive. Mais il m'implora si
longtemps que je cédai. L'eau était pour lui le pire poison, mais que
pouvais-je encore faire pour lui? Avec de l'eau, sans eau, cela finirait de
toute façon bientôt ... - Toi, au moins, aie pitié de moi... Avoir pitié de lui !
Moi, son fils unique ! Une semaine passa ainsi. - C'est ton père, celui-ci? me
demanda le responsable du block. - Oui. - Il est très malade. - Le docteur ne
veut rien faire pour lui. Il me regarda dans les yeux· : - Le docteur ne peut
plus rien faire pour lui. Et toi non plus. Il posa sa grosse main velue sur mon
épaule et ajouta: - Écoute-moi bien, petit. N'oublie pas que tu es dans un
camp de concentration. Ici, chacun doit lutter pour lui-même et ne pas
penser aux autres. Même pas à son père. Ici, il n'y a pas de père qui tienne,
pas de frère, pas d'ami. Chacun vit et meurt pour soi, seul. Je te donne un
bon conseil : ne donne plus ta ration de pain et de soupe à ton vieux père.
Tu ne peux plus rien pour lui. Et tu t'assassines toi-même. Tu devrais au
contraire recevoir sa ration ... Je l'écoutai sans l'interrompre. Il avait raison,
pensais-je au plus secret de moi-même, sans oser me l'avouer. Trop tard
pour sauver ton vieux père, me disais-je. Tu pourrais avoir deux rations de
pain, deux rations de soupe ... Une fraction de seconde seulement, mais je
me sentis coupable. Je courus chercher un peu de soupe et la donnai à mon
père. Mais il n'en avait guère envie; il ne désirait que de l'eau. - Ne bois pas
d'eau, mange de la soupe ... - Je me consume ... Pourquoi es-tu si méchant
envers moi, mon fils ? ... De l'eau ... Je lui apportai de l'eau. Puis je quittai le
block pour l'appel. Mais je revins sur mes pas. Je m'étendis sur la couchette
supérieure. Les malades pouvaient rester dans le block. Je serais donc
malade. Je ne voulais pas quitter mon père. Tout autour régnait maintenant
le silence, troublé seulement par les gémissements. Devant le block, les S.S.
donnaient des ordres. Un officier passa devant les lits. Mon père implorait :
- Mon fils, de l'eau ... Je me consume ... Mes entrailles ... - Silence, là-bas!
hurla l'officier. - Eliezer, continuait mon père, de l'eau ... L'officier
s'approcha de lui et lui cria de se taire. Mais mon père ne l'entendait pas. Il
continuait à m'appeler. L'officier lui asséna alors un coup violent de
matraque sur la tête. Je ne bougeai pas. Je craignais, mon corps craignait de

recevoir à son tour un coup. Mon père eut encore un râle - et ce fut mon
nom : «Eliezer. » Je le voyais encore respirer, par saccades. Je ne bougeai
pas. Lorsque je descendis après l'appel, je pus voir encore ses lèvres
murmurer quelque chose dans un tremblement. Penché au-dessus de lui, je
restai plus d'une heure à le contempler, à graver en moi son visage
ensanglanté, sa tête fracassée. Puis je dus aller me coucher. Je grimpai sur
ma couchette, au-dessus de mon père qui vivait encore. C'était le 28 janvier
1945. Je m'éveillai le 29 janvier à l'aube. À la place de mon père gisait un
autre malade. On avait dû l'enlever avant l'aube pour le porter au
crématoire. Il respirait peut-être encore ... Il n'y eut pas de prière sur sa
tombe. Pas de bougie allumée pour sa mémoire. Son dernier mot avait été
mon nom. Un appel, et je n'avais pas répondu. Je ne pleurais pas, et cela me
faisait mal de ne pas pouvoir pleurer. Mais je n'avais plus de larmes. Et, au
fond de moi-même, si j'avais fouillé les profondeurs de ma conscience
débile, j'aurais peut-être trouvé quelque chose comme: enfin libre ! ...
CHAPITRE IX
Je devais encore rester à Buchenwald jusqu'au 11 avril. Je ne parlerai pas de
ma vie durant ce temps-là. Elle n'avait plus d'importance. Depuis la mort de
mon père, plus rien ne me touchait. Je fus transféré au block des enfants, où
nous étions six cents. Le front se rapprochait. Je passais mes journées dans
une oisiveté totale. Avec un seul désir: manger. Je ne pensais plus à mon
père, ni à ma mère. De temps à autre, il m'arrivait de rêver. D'un peu de
soupe. D'un supplément de soupe. Le 5 avril, la roue de l'Histoire fit un
tour. il était tard dans l'après-midi. Nous étions tous debout dans le block,
attendant qu'un S.S. vienne nous dénombrer. Il tardait à venir. Un tel retard
ne s'était pas encore vu, de mémoire de Buchenwaldien. Il devait se passer
quelque chose. Deux heures plus tard, les haut-parleurs transmirent un ordre
du chef du camp: tous les Juifs devaient se rendre sur la place d'appel.
C'était la fin ! Hitler allait tenir sa promesse. Les enfants de notre block se
dirigèrent vers la place. Il n'y avait que cela à faire: Gustav, le responsable
du block, nous parlait avec son bâton ... Mais, en cours de route, nous
rencontrâmes des prisonniers qui nous chuchotèrent: - Retournez à votre
39

block. Les Allemands veulent vous fusiller. Retournez à votre block et ne
bougez pas. Nous retournâmes au block. Nous apprîmes en chemin que
l'organisation de résistance du camp avait décidé de ne pas abandonner les
Juifs et d'empêcher leur liquidation. Comme il se faisait tard et que le
désordre était grand - d'innombrables Juifs s'étaient fait passer pour nonJuifs -, le chef du camp décida qu'un appel général serait fait le lendemain.
Tout le monde devrait s'y présenter. L'appel eut lieu. Le chef du camp
annonça que le camp de Buchenwald serait liquidé. Dix blocks de déportés
seraient évacués chaque jour. A partir de ce moment, il n'y eut plus de
distribution de pain et de soupe. Et l'évacuation commença. Chaque jour,
quelques milliers de détenus traversaient la porte du camp et ne revenaient
plus. Le 10 avril, nous étions encore quelques vingt mille dans le camp,
dont quelques centaines d'enfants. On décida de nous évacuer tous en une
seule fois. Jusqu'au soir. Ensuite, ils feraient sauter le camp. Nous étions
donc massés sur l'immense place d'appel, en rangs par cinq, attendant de
voir s'ouvrir le portail. Tout à coup, les sirènes se mirent à hurler. Alerte.
On regagna . les blocks. Il était trop tard pour nous faire évacuer ce soir-là.
L'évacuation fut remise au lendemain. La faim nous tenaillait; nous n'avions
rien mangé depuis bientôt six jours, sinon un peu d'herbe et quelques
épluchures de pommes de terre trouvées aux abords des cuisines. A dix
heures du matin, les S.S. se dispersèrent à travers le camp, et se mirent à
rabattre les dernières victimes vers la place d'appel. Le mouvement de
résistance décida alors d'entrer en action. Des hommes armés surgirent tout
à coup de partout. Rafales. Éclatements de grenades. Nous, les enfants, nous
restions aplatis par terre dans le block. La bataille ne dura pas longtemps.
Vers midi, tout était redevenu calme. Les S.S. avaient fui et les résistants
avaient pris la direction du camp. Vers six heures de l'après-midi, le premier
char américain se présenta aux portes de Buchenwald. Notre premier geste
d'hommes libres fut de nous jeter sur le ravitaillement. On ne pensait qu'à
cela. Ni à la vengeance, ni aux parents. Rien qu'au pain. Et même lorsqu'on
n'eut plus faim, il n'y eut personne pour penser à la vengeance. Le
lendemain, quelques jeunes gens coururent à Weimar ramasser des pommes
de terre et des habits - et coucher avec des filles. Mais de vengeance, pas

trace. Trois jours après la libération de Buchenwald, je tombai très malade:
un empoisonnement. Je fus transféré à l'hôpital et passai deux semaines
entre la vie et la mort. Un jour je pus me lever, après avoir rassemblé toutes
mes forces. Je voulais me voir dans le miroir qui était suspendu au mur d'en
face. Je ne m'étais plus vu depuis le ghetto. Du fond du miroir, un cadavre
me contemplait. Son regard dans mes yeux ne me quitte plus.

DU MÊME AUTEUR La Nuit, témoignage, Éditions de Minuit, 1958. L'Aube, récit, Le Seuil, 1960. Le Jour,
roman, Le Seuil, 1961. La Ville de la chance, roman, Le Seuil, 1962, Prix Rivarol, 1964. Les Portes de la forêt,
roman, Le Seuil, 1964. Les Juifs du silence, témoignage, Le Seuil, 1966. Le Chant des morts, roman, Le Seuil,
1966. Le Mendiant de Jérusalem, roman, Le Seuil, 1968, prix Médicis, 1968. Zalmen ou la Folie de Dieu, théâtre,
Le Seuil, 1968. Entre deux soleils, essais et récits, Le Seuil, 1970. Célébration hassidique, portraits et légendes,
Le Seuil, 1972. Le Serment de Kolvillag, roman, Le Seuil, 1973. Ani Maamin. Un chant perdu et retrouvé,
cantate, édition bilingue, Random Rouse, 1973. Célébration biblique, portraits et légendes, Le Seuil, 1975. Un
Juif aujourd'hui, récits, essais, dialogues, Le Seuil, 1977. Le Procès de Shamgorod, théâtre, Le Seuil, 1979. Le
Testament d'un poète juif assassiné, roman, Le Seuil, 1980, prix Livre Inter, 1980, prix des Bibliothécaires, 1981.
Contre la mélancolie. Célébration hassidique II, Le Seuil, 1981. Paroles d'étranger, textes, contes, dialogues, Le
Seuil, 1982. Le Cinquième Fils, roman, Grand prix du roman de la Ville de Paris, Éditions Grasset, 1983. Signes
d'exode, essais, histoires, dialogues, Éditions Grasset, 1985. Job ou Dieu dans la tempête, en collaboration avec
Josy Eisenberg, Éditions FayardNerdier, 1986. Discours d'Oslo, Éditions Grasset, 1987. Le Mal et l'Exil, avec
Michaël de Saint Cheron, Nouvelle Cité, 1988. Le Crépuscule au loin, roman, Éditions Grasset, 1987. Silences et
Mémoires d'homme, essais, histoires, dialogues, Le Seuil, 1989. L'Oublié, roman, Le Seuil, 1989. Célébration
talmudique, portraits et légendes, Le Seuil, 1991. Célébrations, édition reliée, Le Seuil, 1994. Tous les fleuves
vont à la mer. Mémoire l, Le Seuil, 1994. Mémoire à deux voix avec François Mitterrand, Éditions Odile Jacob,
1995. Se taire est impossible, avec Jorge Semprun, Éditions Arte, 1995 . ... Et la mer n'est pas remplie. Mémoires
II, Le Seuil, 1996. La Haggadah de Pâque, illustré par Mark Podwal, Le Livre de poche, 1997. Célébration
prophétique, portraits et légendes, Le Seuil, 1998. Le Golem, illustré par Mark Podwal, Le Rocher Bibliophane,
1998. Les Juges, roman, Le Seuil, 1999. Le Mal et l'Exil: dix ans après, avec Michaël de Saint Cheron, Nouvelle
Cité, 1999. Le Roi Salomon et sa bague magique, Le Rocher Bibliophane, 2000. D'où viens-tu?, textes, Le Seuil,
2001. Le Temps des déracinés, roman, Le Seuil, 2003. Et où vas-tu?, textes, Le Seuil, 2004. Un désir fou de
danser, roman, Le Seuil, 2006. CET OUVRAGE A ÉTÉ ACHEVÉ D'IMPRIMER LE VINGT ET UN
DÉCEMBRE DEUX MILLE NEUF DANS LES ATELIERS DE NORMANDIE ROTO IMPRESSION S.A.S. A
LONRAI (61250) (FRANCE) N" D'ÉDITEUR: 4840 N" D'IMPRIMEUR: 094323 Dépôt légal: janvier 2010
DANS LA COLLECTION « DOUBLE» Henri Alleg, La Question. Yann Andréa, M D. Pierre Bayard, Qui a tué
Roger Ackroyd ? Samuel Beckett, L'Innommable. Samuel Beckett, Malone meurt. Samuel Beckett, Mercier et
Camier. Samuel Beckett, Molloy. Samuel Beckett, Watt. Michel Butor, L'Emploi du temps. Michel Butor, La
Modification. Éric Chevillard, La Nébuleuse du crabe. Éric Chevillard, Oreille rouge. Éric Chevillard, Palafox.
Marguerite Duras, Détruire dit-elle. Marguerite Duras, Emily L. Marguerite Duras, L'Été 80. Marguerite Duras,
Moderato cantabile. Marguerite Duras, Savannah bay. Tony Duvert, L'Ile Atlantique. Jean Echenoz, Cherokee.
Jean Echenoz, L'Équipée malaise. Jean Echenoz, Les Grandes Blondes. Jean Echenoz, Je m'en vais. Jean

40

Echenoz, Lac. Christian Gailly, Be-Bop. Christian Gailly, Les Évadés. Christian Gailly, L'Incident. Christian
Gailly, Nuage rouge. Christian Gailly, Un soir au club. Anne Godard, L'Inconsolable. Hélène Lenoir, La Brisure.
Hélène Lenoir, L'Entracte. Hélène Lenoir, Son nom d'avant. Robert Linhart, L'Établi. Laurent Mauvignier,
Apprendre à finir. Laurent Mauvignier, Dans la foule. Laurent Mauvignier, Loin d'eux. Marie NDiaye, En famille.
Marie NDiaye, Rosie Carpe. Marie NDiaye, La Sorcière. Marie NDiaye, Un temps de saison. Christian Oster,
Loin d'Odile. Christian Oster, Mon grand appartement. Christian Oster, Une femme de ménage. Robert Pinget, L
'Inquisitoire. Jean Rouaud, Les Champs d'honneur. Jean Rouaud, Des hommes illustres. Jean Rouaud, Pour vos
cadeaux. Inge Scholl, La Rose Blanche. Claude Simon, L'Acacia. Claude Simon, Les Géorgiques. Claude Simon,
L'Herbe. Claude Simon, La Route des Flandres, Claude Simon, Le Tramway. Jean-Philippe Toussaint,
L'Appareil-photo. Jean-Philippe Toussaint, Faire l'amour. Jean-Philippe Toussaint, Fuir. Jean-Philippe Toussaint,
La Salle de bain. Jean-Philippe Toussaint, La Télévision. Boris Vian, L'Automne à Pékin. Tanguy Viel, L'Absolue
Perfection du crime. Tanguy Viel, Insoupçonnable. Elie Wiesel, La Nuit.

41


Documenti correlati


Documento PDF la nuit texte integral
Documento PDF catalogo challenge 2
Documento PDF catalogo challenge 1
Documento PDF il diritto ambientale in breve
Documento PDF porgrammasordella definitivo
Documento PDF otr aprile 2013 on line


Parole chiave correlate